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samedi 22 décembre 2012

5- La Vérité... et la Justice....


Décembre 1657 – Amiens


L'hiver est tombé sur Amiens.. la Picardie s'endort dans le froid, et la neige ne cesse de tomber depuis près d'une semaine… le froid gèle les rues et les passants se pressent.
Voilà bientôt un an que Nicolas a rejoint Amiens sur l'ordre de son supérieur. Supérieur qu'il vient de voir. L'état du Père Barré l'a beaucoup inquiété et il lui a sommé de rester encore quelques temps près du Père Emmanuel.
Nicolas trouve réconfort et écoute près du Père Emmanuel qui le respecte infiniment dans sa nuit profonde et douloureuse.

"Ils regarderont vers moi au sujet de celui qu'ils ont transpercé, ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique ; il le pleureront comme on pleure un premier-né". Les paroles du livre de Zacharie habitent Nicolas au plus profond de ses ténèbres. Les yeux douloureux, il a peine à les ouvrir… les larmes sur ses joues froides gèlent.

Etienne, le fidèle Etienne… Nicolas ne l'oublie pas.
 "Cher Frère en Christ, grâce et paix te soient accordées,
Je ne saurais te dire ma gratitude face aux brèves missives qui me donnent quelques nouvelles de notre cher ordre des minimes.
Le courage me manque souvent pour t'écrire… mais en ce chemin d'Avent où nous attendons notre Rédempteur, je ne peux que t'adresser quelques mots.
Oui, mon cher Etienne… voilà plusieurs mois que le livre de Zacharie entre en moi comme dans une pierre, avec douleur et larmes.
La venue du Fils de Dieu me fait me tourner vers un Autre. Voilà longtemps que je n'avais pas été touché comme je l'ai été ce matin.
M'est apparu l'Enfant… l'Enfant crucifié… oui, car déjà dans l'Enfant de la crèche se trouve le crucifié, l'homme pendu au gibet où le signe indélébile de la nouvelle Alliance est scellé.
Une lueur a percé dans mon âme… cher Etienne, tâchons de ne pas nous éloigner de la crèche du Sauveur… tâchons de ne pas passer une heure sans avoir cette œillade d'admiration et d'amour vers ce Dieu créateur qui se fait muet.
Muet… voilà cette expérience mystérieuse que je fais, je suis muet de stupeur, de tremblement, d'admiration… la lumière me fait peur. Oui, j'aurais presque peur de cette lumière qui risquerait de m'aveugler tant mes yeux se sont habitués à la ténèbre.
Cette naissance du Fils de Dieu me fait m'anéantir en sa présence… je ne peux relever la tête… je me courbe face au Très-Bas… au Très-Haut…
Etienne, que ma bouche répète sans cesse "O Jésus ! O Amour !" envers et contre tout, même au plus fort de ma détresse.
Pour toi, garde courage dans l'épreuve qui est tienne, sois sûr que ma prière t'accompagne.
Je suis, cher Etienne, ton indésirable et misérable frère en Jésus Christ, premier-né d'entre les morts."

Comment saisir au plus profond se qui se passe dans ce cœur déchiré. La Vérité sur le mal rencontré ne fait que l'affaiblir… il ne se lève plus que pour l'oraison, l'appétit l'a complètement quitté.

"Il a consumé ma chair et ma peau rompu mes os,
Il a élevé contre moi des constructions, cerné ma tête de tourment.
Il m'a fait habiter dans les ténèbres,
comme ceux qui sont morts à jamais". Lamentations 3,4-6

Nicolas médite, il prie… fait de la Bible, de son éblouissement profond de l'anéantissement de Dieu, son pain, sa nourriture terrestre et céleste.
Son passé le hante, comment a-t-il pu se tromper de chemin, laisser la division entrer en lui. Il en est sûr aujourd'hui, les mondanités, les grands de ce monde n'ont que faire de l'anéantissement du Dieu des pauvres, du Dieu de Jésus Christ… les petits, ceux là seuls peuvent pénétrer ce mystère…
Comment a-t-il pu se leurrer si longtemps ? se laisser griser par la gloire ?
L'Adversaire a su se jouer de lui… mais le Christ de lumière sera le plus fort ?…

"Combien de temps mon adversaire sera-t-il le plus fort ?" dit le psalmiste.
Nicolas n'en sait rien… la Vérité l'abrutit, le met à terre. Tel Jacob, il lutte avec l'ange de Dieu… Dieu, petit enfant… lumière de Noël… lumière de Pâques !

mercredi 12 décembre 2012

Pensées du fou ou la folie du fou


A l’origine, il y eu le fou, le-fou. Comment était-il arrivé là ? Peut-être sa folie s’engendrait dans ce cosmos ou alors le fou n’en pouvant plus d’être traité comme un fou finit la corde au cou.

Fou brillant, condescendant, hallucinant. Mais la véritable question est : Qui est le fou ? N’est-ce pas moi le fou plutôt ? Sommes-nous gouverner par des fous ?
Le fou n’a pas de définition, il erre librement dans un couloir glauque, il hurle, il cri, il rit. Fou à temps plein, c’est un gros travail.

Un fou à mi-temps ne peut pas comprendre. Ce fou appelons le « mon fou ».
Mon fou donc, voit mille et une choses que moi, fou à temps partiel je ne vois pas. L’intérieur du fou est peuplé d’étoiles solitaires, de constellations édifiantes. On peut entrer dans le monde du fou par son œil. Le fou a des yeux incomparables. Des yeux tous neufs à chaque battement de cil, l’œil du fou se purifie et à chaque fois, c’est la même chose. Le battement de cil est régulier 22 pour une minute ; que de paysages renouvelés grâce à cela et en une heure ? Combien cela fait-il de battement de cils ? Le fou s’en fout ! Le fou oublie tout et malgré tout reste attachant.
Le fou crie « vraiment-vraiment » dans un hurlement, il réclame la parole, ce n’est pas un sans parole. Laissez lui dire la Vérité.

La Vérité sort de la bouche des fous.

Le fou délire, il veut « couper la gueule » de tout le monde. Drôle de personnage, si attachant, si aimant finalement.
Le fou sait-il qu’il est fou ? Je ne crois pas sinon la vie serait trop terne. Mais qui suis-je pour mesurer la folie de mon voisin.
Des élucubrations sortent avec véhémence de la bouche du fou.
Le fou a un pouvoir très fort sur son imaginaire. Sa tête est peuplée de manière éparse et bigarrée : là des elfes, là des monstres, là et là des ancêtres de la famille du fou. Nul doute, le fou ne s’ennuie jamais. Ce que préfère le fou, c’est se perdre au milieu des volutes de fumée de cigarette. Lui-même ne fume pas, sa folie le consume. Il se contente de la fumée des autres.

Le fou se rend bien compte qu’ON l’a mis dans un endroit où il y a plusieurs fous. Les même direz-vous ? Eh bien non. En apparence bien sûr, mais les paysages intérieurs sont si différents. Comme il est drôle de voir deux fous assis côte à côte et regarder deux paysages différents. La différence réside dans l’éclat de l’œil.

J’ai regardé marcher le fou. Il ambule, déambule dans cet endroit clos. Il semble voler, tout perdu dans son paysage intérieur, il cherche la Vérité SA Vérité. En réalité n’est pas fou qui veut…. mais se rend on compte qu’on est fou ? Je crois et je crois qu’on peu s’enorgueillir de sa folie car elle seule est le combustible du fou.

Sans folie, le fou s’endort et éteint son univers.

Le fou existe de et par sa folie. Je l’ai dit plus haut : qui suis-je pour me comparer à un fou ? Juger de la folie de l’autre ? Peut être parce que je lui ressemble un petit peu.
Déchaîné, déhanché le fou se lève à l’aurore pour capter cette lumière qui sera sienne toute la journée.
La véritable question est : Suis-je fou ? La folie est-elle de nature ou vient-elle avec les brisures de la vie ?
J’appartiens au monde des fous mais comme je disais : à temps partiel. A temps plein cela est trop difficile.
Il faut jongler avec la pensée ; jongler sans faire tomber la balle, objet de notre folie.
Le fou s’immobilise le long d’un mur. Il se laisse glisser le long de ce mur. Son dos collé au mur qui le supporte.
Son visage à l’intérieur de ses mains pour mieux concentrer son énergie vitale et pouvoir vivre. Il a souvent besoin de ce temps là où il attend. La patience est la qualité du fou.
Le fou est l’insensé qui s’ignore. Le fou vit l’instant, goûte l’instant, et immortalise l’instant qui est là, et se fait tout proche.
Où donc se niche la conscience du fou ? Dans les méandres de son cerveau aussi bien que dans la volupté d’une bouffée de cigarette...
Rien n’arrête le fou. En déambulant dans ce couloir, il siffle. Il siffle ce que lui dicte son inconscient, alors, il est totalement en adéquation avec lui-même.
Je butte, je me heurte à la conscience du fou ; à la grandeur de sa folie. Rien ne peut empêcher le fou de s’évader. Sa carcasse de chair contient un trésor : son âme. Plus pure que l’or fin, plus brillante que le jaspe, plus étincelante que le diamant.
L’âme du fou dans toute sa grandeur tient dans la paume de ta main et tu ne peux la comprendre tant elle est gigantesque et grandiose.
L’âme du fou est à l’image d’une grande cathédrale dans laquelle les chapelles sont multiples. On y sent l’encens et la myrrhe. Le parfum est présent, la bonne odeur de la folie.

Pas de vitraux mais de larges baies ouvertes sur le monde. Par quelles sorties le fou nous rejoins ? Nul ne le sait. Cathédrale de pierre où n’existe à l’intérieur pas de chaise car il n’est pas possible de s’asseoir dans l’âme du fou. N’y sont admis que les « déambulateurs / déambulatrices ». Curieux, mais d’une curiosité saine de l’âme du fou. En réalité, où se trouve la ligne de démarcation entre le fou et le sage ?? Le fil est mince entre les deux et je crois que le totalement sage est totalement fou. Les plus grands saints ne sont-ils pas les plus grands fous ? Fous d’amour pour le Christ mais aussi fou de l’éclat de Dieu.
Le fou acquiert la sagesse au long des années. Il brille du dedans et ses monologues sont édifiants.
Pourquoi n’y a t il personne pour écouter le monologue du fou ?

Le fou est incandescent. Peu de gens le savent et même tout le monde l’ignore. Il se consume, il est à l’image de ce buisson que Moïse trouve « ardent ». Nous dirons donc que le fou est « ardent ». Il se dégage de lui une certaine chaleur, une certaine douceur. Le regard brûlant du fou te scrute et tu ne sais plus que penser sur toi, sur la normalité de situation. Un face à face avec le fou est comme un face à face avec toi-même.
Le fou en te regardant te révèle à toi-même. Le fou est un miroir. Ce que tu décèles en lui est ce qu’il y a au plus profond de toi : cet état proche de l’enfance des mots, de l’enfance du regard.

Toi, l’adulte, tu as besoin de ce regard du fou pour te prouver que tu existes. Le fou lui, n’a besoin de personne pour prouver qu’il existe : IL EST et cela seul suffit
Cela seul suffit à sa tendre éclosion. L’éclosion d’une idée, d’une pensée, d’une lueur.
Le fou est hémophile d’amour. Il aime, il Aime. Il aime sans calcul aucun. L’amour n’a pas de limite avec le fou. Ce sont les barrières de l’âme des autres auxquelles le fou se heurte alors l’amour se transforme en cri. Il n’aime pas, ne supporte pas les barrières qui lui sont mises. Il est libre le fou ! Libre de la Parole, lieu où il aime se réfugier.
Il est si facile de se mettre du côté de la folie, de l’extrême folie. Le fou lui, pour ne pas sombrer totalement s’évade par l’écriture. Ecriture d’une âme hémophile. Ame… ce mot à un sens profond dans vie du fou. Il révèle sa lumière, vraie lumière.
Alors le fou écrit. Ecrire lui est vital, des mots cohérents, incohérents, il noircit les pages de son cahier, il trouve du réconfort entre les des lignes et un appui sur cette ligne principale. Il écrit, il raconte son monde.

Deux mondes se font face : le monde tel que nous le percevons et le monde intérieur du fou. Monde intérieur où le fou est roi. Maître absolu de son royaume avec en sceptre sa folie dominée et dominante.
Crois-tu que le fou se révèle totalement ? C’est impossible personne n’est plus pudique que le fou.

L’écriture le sauve, elle est le radeau sur lequel il s’accroche pour ne pas sombrer dans la démence. Le filet est mince entre folie et démence. Seul, le fou écrit, et raconte, se raconte.
La lumière et les ténèbres s’entrechoquent dans l’âme du fou. Il lui faut choisir et chaque jour rechoisir. Aujourd’hui, il choisit la lumière !

Cette lumière qui le fait avancer, cette pâle lumière d’automne qui réchauffe ses muscles affaiblit. Puis soudain, dans son double langage, il monte sur la table pour déclamer les vers et d’une religion qui pourrait être à tous. Le fou déclame. Il entend, il s’entend et le fou aime s’entendre, il s’aime, il sème de tout dans le jardin  de cette vie inhospitalière. On regroupe les fous dans des endroits clos, où personne ne vient car tout le monde à peur. C’est sans fin et sans limite dans la folie.
Quand peut-on dire qu’un homme est fou ?  On ne sait pas bien. Ce n’est pas une limite c’est un basculement vers un autre côté de la vie. Y a t il  un Dieu pour les fous ? Je crois que oui. Le Dieu des malades et des souffrants, le Dieu qui s’est fait homme pour partager ces souffrances. Celui- là est le Dieu des fous.

Tendre son visage vers la lumière, offrir son corps aux rayons qui, avant de réchauffer le cœur réchauffent l’âme. Ce qu’il y de folie dans le fou c’est qu’il vit le jour d’aujourd’hui pleinement. A pleine dents il mord dans cette journée qui est sienne, il n’en veut pas d’autre comme il le dit si bien lui-même demain est un autre jour.
« Vraiment devenir » crie le fou à perdre haleine. La question est bien dans ce devenir.
Le fou va et vient sur le mince fil de la vie. Dois-je dire, il espère, il espère en demain. Mais qu’est-ce qu’espérer quand plus rien ne tient ? Que notre seule arme est la folie tel est le fou.
  
D’une rare intelligence, d’une profondeur théologale, seule sa folie le tient à la vie sinon il n’existe pas, il survit puis même meurt d’asphyxie.

4bis n'avoir d'autre nuit que sa nuit (suite)



Juin 1657

Le sommeil avait quitté le Père Barré… toujours terré dans sa douleur, ses frères ne savaient que faire pour lui.
Il n'écrivait plus, n'allait que rarement à l'Eucharistie, terrassé par son péché, il ne se sentait plus digne d'être convié à la table du Seigneur.

Il pensait souvent, au mystère du mal, ce mystère du mal qui pénètre le monde à la manière sournoise et tapie.
Il était là, assis par terre dans sa chambre, le visage entre les genoux, incapable de se mouvoir pour quelque effort que ce soit. Seule sa pensée s'ébranlait en des méandres infinis mais tellement criant de vérité.
Tous ses chemins le menaient au pourquoi de la douleur ; au pourquoi de l'injustice, au pourquoi du mensonge…
Ces questions, sans réponse… ne trouvaient leurs échos que dans une hargne désordonnée mais cependant emplie de miséricorde.
Ce sentiment ne l'avait pas quitté, et il se plaisait à répéter :

"Tu as jeté loin derrière toi tout mes péchés."

Ces mots avaient dans sa bouche le goût amer d'une éponge emplie de vinaigre. Oui, il avait toujours part à l'agonie du Christ, cette amertume pénétrait son corps meurtri et la repentance essayait de se frayer un chemin.
Le blasphème avait quitté ses lèvres et la douleur qu'il ressentait en pensant à ces mois était terrible… comment lui, avait-il pu se retrouver dans la peau des soldats romains, humiliant l'innocent, le sans voix, le torturé… alors que lui, aujourd'hui était suspendu au gibet, béant dans son agonie.
Il ne s'était pas senti apte à porter cette croix, elle était trop lourde… et la voici, aujourd'hui, chargée sur ses épaules meurtries par trop de coups.

"où donc aller loin de ta face ?"

Oui, où allez loin de la face défigurée du Christ ?
Trop de lourdeur ankylosait sa main pour jeter sur le papier, l'encre qui saigne, l'encre qui pleure, l'encre qui dit le mal…
Trop d'angoisse serrait sa gorge pour dire le mal qui ronge, le mal qui burine l'intérieur, qui brûle les yeux…
Tout était en trop et pourtant, il savait de son intelligence que le Seigneur l'éprouvait et qu'il sortait tout ce qui n'était pas sorti durant ces longues années.
Tel était le prix à payer pour recouvrer l'amour du Christ Roi glorieux, pauvre et humilié.

Tant de choses lui revenaient en mémoire, et là, prostré, muré dans son silence, les images et les sensations se faisaient violentes… il avait beaucoup parlé, mais plusieurs petites choses n'avaient pu être dites… elles le pourrissaient, elles devenaient en lui une décharge publique.
L'indicible de l'amour ne vaut-il mieux que l'indicible du mal ?
Cela est-il le chemin ? du mal à l'amour ? ou comment sortir du mal pour atteindre l'Amour dans sa perfection ?
Telles étaient les questions de Nicolas… un silence peuplé de spectres, de cris, d'amertume, d'écœurement. Et quand le dégoût était à son comble, il espérait un repentir…
Un abaissement devant la croix glorieuse du Christ… Homme et Sauveur.
Où était donc cette suavité jadis éprouvée lors de ses prédications ? où était ce goût si prononcé pour les belles lettres, les ouvrages des grands de ce monde ? les philosophes ?
Et Thérèse d'Avila ? voilà longtemps qu'il l'avait négligée…  il avait l'impression d'avoir été expulsé à coups de catapulte hors du château… cependant, son for intérieur lui murmurait que son chemin devait passer par cette nuit opaque

mercredi 5 décembre 2012

4 - N'avoir d'autre nuit que sa nuit


Amiens – Avril 1657


Nicolas est à peine reconnaissable… le noir a envahi son âme… cette impression prenante et puissante que le Seigneur l'a délaissé… L'agonie de Jésus au calvaire… Jésus… qui est-il ce Jésus ?
Le blasphème est au bord de ses lèvres amaigries… il crie vers le Seigneur son Dieu… quel Dieu ? où donc se cache-t-il ?
Seul demeure son ami, son cher ami… Etienne. Seul, dans sa chambre au 2nd étage… Nicolas passe quelques heures à sa table… il consacre du temps à Etienne, Etienne le fidèle… Etienne qui est là, dans l'ombre… comme un ami. L'amitié ne se mesure pas en présence mais en compassion. Il le sait, oui Etienne est maître en compassion… la véritable amitié se construit ici-bas, dans un élan de charité, d'affection… l'affection d'Etienne lui manque…
Il écrit :

"Bien cher Etienne, cher frère en Christ notre Seigneur qui nous a donné d'être ici-bas témoins de son Amour et de sa Miséricorde.
Depuis six mois, me voici à Amiens. Voici la première lettre que je peux t'écrire. La force et le courage me manquaient. Six mois où j'ai essayé de répondre au mieux de ma mission : sacristain. Mon unique travail… et quand bien même il soit unique, il me pèse. O cher ami, tout me pèse. Devant mes yeux s'est levé un voile sombre… si sombre… ces années au couvent de Paris m'apparaissent comme absurdes, perte de temps… j'en suis à me demander ce que veut bien le Seigneur…
Etienne, toi qui connais mon cœur, je te supplie de prier pour moi le Seigneur. Ce Seigneur qui s'éloigne de moi comme on fuit un pestiféré… St François d'Assise n'a-t-il pas embrassé le lépreux ? Pourquoi le Seigneur ne vient-il pas me prendre dans sa douce main ?
Mon cœur est amer et ma langue une arme contre le Christ. Etienne, l'enfer est là, à ma porte… le noir s'épaissit.
Les mondanités, ces rencontres, le brillant de ma prédication n'étaient qu'une façade… où est ce désir féroce qui m'habitait jadis ? ce désir de don total, radical dans la grande pauvreté et le dénuement. Je ne peux même plus veiller, l'oraison m'est pénible…
Le mal… je m'arrête sur ce mystère du mal comme le Christ sur sa croix.
Le mal m'a arrêté… m'a fait tourner la tête quand j'étais à Paris. J'ai adoré un faux Dieu… un Dieu grand et fort à la force du monde… je me suis laissé aller à un faux mysticisme et une sublimation qui n'étaient pas ajustés…
Mon cher Etienne, je t'espère en bonne santé. Que Dieu te protège et te garde dans sa paix, je ne voudrais surtout pas que cet écrit t'alarme. Le Père Emmanuel veille sur moi…
Je suis, cher ami, ton humble et souffrant frère dans la foi au Christ Jésus."

Le chemin de Nicolas est ardu. La célébration de l'eucharistie lui est même pénible et plusieurs fois, il n'y est pas…
L'oraison est là… il est là… lui pauvre frère endeuillé comme une feuille morte après l'automne… il est là, croulant sous le poids de son péché, du mal qui l'afflige… comme une pauvre bogue de noix ouverte et déjà noircie, il meurt… il meurt à lui même, à ses illusions, à son passé… il cherche… incapable de parler… il pleure.
Les yeux ravagés par les larmes, il arpente les dalles des églises, des chapelles, des cimetières.
Il n'est jamais mieux que dans les cimetières où la présence des morts l'apaise… le console… dans une éternelle communion.

Lui, le grand prédicateur, a peur. Peur de l'enfer… peur de la mort…
Le cœur en charpie il crie vers son Sauveur qui ne l'entend plus ?
Il blasphème contre ce Sauveur sur une croix, mort… il n'en veut pas de cette croix… il n'en veut pas de son péché… il le rejette…
Et le voici tel les soldats romains crachant sur le Christ, le rouant de coups…
La honte s'abat sur Nicolas… une honte rouge. Rouge couleur sang… honte d'humilier son Seigneur… honte d'être là, loque humaine rampant devant l'autel… sans cœur, sans âme…
Le corps trempé d'angoisse et de sueur, il s'endort dans un sommeil sans rêve…

lundi 3 décembre 2012

- 3 "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"


Février 1657

Amiens, Rouen, peu de kilomètres mais dans le cœur de Nicolas, le bout du monde est atteint, l'entrée du tunnel est là, noir comme l'enfer, lumineux comme le diamant incandescent qui brille au cœur du château de l'âme… œuvre de Thérèse d'Avila qui l'habitait autrefois..;
Aujourd'hui, l’abîme a pris place en lui, il n'est plus que boule meurtrie où ses os se consument peu à peu, où l'angoisse commence à vaincre la haine…
Blessé mortellement au côté, au cœur, le Père Barré adhère aux souffrances de Son Sauveur…
De sa croix, il contemple sa misère, de sa douleur il hurle de désespoir…
Néant né du rien, il s'abandonne à la détresse. Anéanti, le seuil de la mort passe sur ses reins.
"L'homme n'est qu'un souffle"… depuis qu'il est parti de la Place Royale, pas de nouvelle de ses frères, "l'herbe est coupée, déjà la cognée est au pied de l'arbre"… l'arbre est tombé, ne reste qu’Étienne  l'ami fidèle et le frère fortifié par l'Amour du Christ. Cette amitié console le Père Barré et ses uniques lettres vont vers lui.

"Etienne, cher ami en Christ,
Paix et joie te soient accordées en ces jours… voilà deux mois que je suis ici et la paix n'arrive pas à toucher mon âme meurtrie.
Je ne sais exprimer le mal qui me ronge l'âme et le corps. Mon corps est devenu un nœud de souffrances et allongé sur ma couche je ne sais que me tordre.
D'où le secours me viendra-t-il ? Cette impression que le Christ m'a abandonné… ô comme je saisi au cœur du cœur ce qu'était le cri de notre Sauveur sur la croix "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"
Le désespoir est à ma porte, je n'ai envie de rien… la mort est tapie qui guette la moindre faille de mon âme blessée.
Au centre de mon corps, un glaive m'a pénétré, de part en part, je ne suis que souffrance et cri… la plaie saigne d'un sang impur et qui se renouvelle par celui du Christ. comment comprendre cela ? Etienne, je suis perdu. Comme un enfant a qui l'on a ôté la parole, comme à ce Christ enfant qui grelotte dans sa grotte de Bethléem, parce qu'il fait froid ; comme ce même Christ enfant-Dieu qui ne peut crier sa douleur et sa révolte quand les soldats du roi Hérode se jettent sur les nouveaux-nés mâles de Bethléem…
Sans parole, sans corps, sans rien… n'être rien vaut mieux qu'être le plus petit… je ne fais pas que de toucher du doigt l'anéantissement, j'y suis… je me demande comment le Seigneur me relèvera… un miracle…
La douleur est omniprésente et quand bien même le supérieur m'a interdit les ascèses, mes longues mortifications et ascèses déréglées d'antan me font souffrir atrocement, mon âme est dédoublée entre cet avant à la place Royale et aujourd'hui…
Je m'efforce à refuser la culpabilité, jusqu'à quand ?
Le mal est ce qui fait mal… il est indicible et pourtant l'âme étouffe s'il ne sort pas… indicible car qui peut le comprendre ? qui peut l'entendre ? et même au travers de cette lettre où je te livre mes états, une partie infime transparaît. Ce courrier ne veut pas t'alarmer car tu le sais, mon âme se vivifie par cette épreuve au delà de mes forces. Non, cette missive se veut pour toi école de combat pour que le jour où tu y seras, tu saches que cela existe.
Mes yeux n'existent plus, ma Volonté n'existe plus, je ne veux plus rien que me terrer dans un endroit petit et sombre, attendre la mort… mais cela n'est pas la Vie… alors chaque minute est une sortie de moi-même, une lutte contre mon amour-propre, ma Volonté… il faut faire mourir en nous, ce qui reste d'amour-propre et de volonté, je m'y efforce, mais rien n'est possible sans la grâce et l'humilité qui nous viennent du Christ.
Ce Christ que je cherche. Si tu savais comme l'oraison m'est pénible et délicate. Telles les eaux de la Seine, mes yeux coulent jour et nuit sans arrêt et je cherche la source de cette peine infinie, de cette affliction si intense.
Croire que la nuit tout est possible, marcher dans la nuit… ramper dans la nuit, risquer le tout pour le Tout…
Etienne, j'ai peur… mon âme est perdue… garde-moi dans ta prière, pour l'Amour de Dieu et de Sa Très Sainte Mère.
Je te suis, toujours, ton frère et ami dans la même foi."

Nicolas repose sa plume, les yeux rougis et bouleversé de ce courrier à Etienne… l'enverra-t-il ? cela ne l'alarmera-t-il pas de trop ?

"O Dieu pourquoi m'oublies-tu ? pourquoi vais-je assombri par l'ennemi ?"

L'ennemi est là… Nicolas sans force gît sur son lit de souffrance, où cette dernière occupe toute la place et le désagrège…
Épuisé et meurtri, il regagne son lit et s'endort dans un sommeil peuplé de démons, où l'inconscient prend le relais.

dimanche 2 décembre 2012

- 2 Et la neige tomba brute et sans bruit


Décembre 1656 – au couvent des minimes à Paris…

L'effervescence, l'étoffe froissée… le va-et-vient incessant de quelques frères érudits couvent des minimes Place Royale…
A travers la vitre, la place, grouillante de monde en ce matin d'hiver 1656. S'y croisent politiciens, musiciens, poètes, peintres… emmitouflés dans de grands pardessus foncés, ils fendent le froid. Quelques musiciens s'essaient aux dernières compositions… le froid pénètre au creux de leurs mains, de leurs doigts et ils finiront par cesser…
De grands carrosses s'arrêtent au Palais Royal, et descendent des femmes de la bourgeoisie… les plus nobles, les plus grands du monde pour écouter la prédication du Révérend Père Nicolas Barré.
Voilà bientôt l'heure de la messe et le Père Barré est angoissé, torturé au fond de sa sacristie…
Cette vie de bibliothécaire au couvent le divise… où est-il ce Dieu pauvre pour lequel il a donné sa vie ? bien sûr, cela est grisant de se savoir aimé de la haute bourgeoisie, d'être un maître de prédication… mais aujourd'hui, le cœur n'y est plus… plus du tout. Voilà quelques mois que cela le rongeait en secret. Il en avait référé à son confesseur qui lui avait conseillé du repos.
Du repos ! Nicolas n'avait que faire du repos… de l'ascèse, de la prière, du jeûne, voilà ce qui pouvait contrecarrer ces mondanités… les longues veilles l'avaient épuisé, les duretés qu'il s'infligeait avaient eu raison de lui… son visage était marqué par la douleur et la division scindait son âme…
L'Evangile qu'il devait prêcher aujourd'hui l'avait bouleversé… la Samaritaine… pétri de Thérèse d'Avila, il se sentait aujourd'hui, plus que jamais en adéquation terrible avec la sainte… l'eau vive… où est-elle ? Le Seigneur qui jusqu'alors régnait en maître le quittait ?
Tel était Nicolas en ces minutes, précédant l'office… mais il était l'heure…
Il monta à l'autel et profondément ému par toutes ses douleurs, il s'affaissa douloureusement…
Ce dont il se souvient, c'est de son réveil. Là-haut… une couverture de laine râpée lui couvrait le corps… il était las, épuisé. Son supérieur le veillait d'un air paternel et lui dit :
-          Père, il est temps d'arrêter. Je vous envoie quelques temps à Amiens. Là-bas, vous assisterez le Père Emmanuel à la sacristie. Le changement d'air vous fera du bien… et je vous en prie, cessez les duretés envers votre corps… vous allez finir par vous tuer.
Dans la tête de Nicolas le brouillard s'obscurcissait. Lui, Nicolas Barré, le Père Barré que tout Paris venait écouter, lui l'érudit, le savant, le prédicateur… allait s'exiler à Amiens ? la force se dérobait…
L'obéissance était une de ses grandes qualités… le Seigneur ne s'était-il pas fait pauvre et obéissant ?

Il partirait donc pour Amiens au début de l'année.

- 1 La nuit est un excellent jour


Nicolas Barré, ce nom peut évoquer à lui seul l’absolu. L’absolu de Dieu, l’absolu du don, l’absolu de l’Amour, le Feu !
Cet homme du 17ème siècle est né à Amiens le 21 octobre 1621. Très vite, il se montre un élève érudit et brillant pendant sa scolarité chez les Jésuites. Déjà fervent avec un ardent désir de Dieu, il demande tout jeune la guérison de sa sœur Louise et l’obtient.
A 19 ans, c’est un jeune homme plein de fougue et de désir d’ascèse qui frappe à la porte des minimes d’Amiens. Il est envoyé à Nigeon pour y faire son noviciat. Il est ensuite nommé à Paris, Place Royale pour y accomplir la fonction de bibliothécaire. La bibliothèque et le couvent des minimes étaient réputés et fréquentés par les « grands » du monde. Tout le peuple, se bousculait pour entendre les prédications du Révérend Père Barré, dont la réputation était très grande. Pendant ces années, une division s’installe en lui… Qu’en est-il de ses aspirations d’ascèse et de grande pauvreté pour Dieu alors qu’il est entouré de richesses et que des pauvres dorment à sa porte ? Il va multiplier les ascèses personnelles mettant en jeu sa santé. De cette division va naître la nuit de la foi. Le supérieur l’envoie à Amiens pour 2 ans comme sacristain pour y refaire cette santé tellement délaissée. De cette nuit, nous ne savons rien… si ce n’est quelques bribes laissées par la suite au cours de ses nombreuses lettres et maximes.
D’Amiens, le Père Barré part pour Rouen où il a l’inspiration de fonder des petites écoles de rues à la vue des misères nombreuses… alors naîtront les « écoles de Jésus Humilié » en 1666, tenues par des maîtresses charitables. Elles seront quelques siècles plus tard les sœurs de l’enfant Jésus Providence.
Les pages qui suivent évoquent cette période de nuit sombre que le Père Barré a pu traverser. Le seul détail historique est ce prénom « Etienne ». Ami et confident de Nicolas Barré auquel il écrit dans ses lettres 17 et 18. Le récit se base sur les quelques phrases que Nicolas Barré nous lègue dans ses écrits sur la nuit. Nuit qu’il a connue, nuit qu’il a vaincue. Comme l’or au creuset, l’homme de Dieu s’est laissé façonner pour être enfant dans la main d’un Dieu qu’il ne connaissait que si peu.
La nuit le façonne, la nuit le rogne et le rend disponible… ce qui lui fera dire plus tard dans son cantique spirituel : « La nuit est un excellent jour ».
Au-delà de la fiction que peuvent représenter ces quelques pages, c’est l’expérience de chacun y est peut-être amorcée ?… une expérience éprouvante nocturne… où « l’on ne voit bien les étoiles qu’au fond d’un puits ».
Il pourra dire de cœur et d’âme sûrs dans sa lettre 44 « N’est-il pas vrai que vous êtes entré dans la boutique du Sauveur crucifié pour y être façonné au gré de Dieu ? » Qui d’autre, mieux que lui-même peut nous laisser ce merveilleux message de Saint Paul réalisé en sa chair : « C’est lorsque je suis faible que je suis fort ».