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lundi 3 décembre 2012

- 3 "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"


Février 1657

Amiens, Rouen, peu de kilomètres mais dans le cœur de Nicolas, le bout du monde est atteint, l'entrée du tunnel est là, noir comme l'enfer, lumineux comme le diamant incandescent qui brille au cœur du château de l'âme… œuvre de Thérèse d'Avila qui l'habitait autrefois..;
Aujourd'hui, l’abîme a pris place en lui, il n'est plus que boule meurtrie où ses os se consument peu à peu, où l'angoisse commence à vaincre la haine…
Blessé mortellement au côté, au cœur, le Père Barré adhère aux souffrances de Son Sauveur…
De sa croix, il contemple sa misère, de sa douleur il hurle de désespoir…
Néant né du rien, il s'abandonne à la détresse. Anéanti, le seuil de la mort passe sur ses reins.
"L'homme n'est qu'un souffle"… depuis qu'il est parti de la Place Royale, pas de nouvelle de ses frères, "l'herbe est coupée, déjà la cognée est au pied de l'arbre"… l'arbre est tombé, ne reste qu’Étienne  l'ami fidèle et le frère fortifié par l'Amour du Christ. Cette amitié console le Père Barré et ses uniques lettres vont vers lui.

"Etienne, cher ami en Christ,
Paix et joie te soient accordées en ces jours… voilà deux mois que je suis ici et la paix n'arrive pas à toucher mon âme meurtrie.
Je ne sais exprimer le mal qui me ronge l'âme et le corps. Mon corps est devenu un nœud de souffrances et allongé sur ma couche je ne sais que me tordre.
D'où le secours me viendra-t-il ? Cette impression que le Christ m'a abandonné… ô comme je saisi au cœur du cœur ce qu'était le cri de notre Sauveur sur la croix "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"
Le désespoir est à ma porte, je n'ai envie de rien… la mort est tapie qui guette la moindre faille de mon âme blessée.
Au centre de mon corps, un glaive m'a pénétré, de part en part, je ne suis que souffrance et cri… la plaie saigne d'un sang impur et qui se renouvelle par celui du Christ. comment comprendre cela ? Etienne, je suis perdu. Comme un enfant a qui l'on a ôté la parole, comme à ce Christ enfant qui grelotte dans sa grotte de Bethléem, parce qu'il fait froid ; comme ce même Christ enfant-Dieu qui ne peut crier sa douleur et sa révolte quand les soldats du roi Hérode se jettent sur les nouveaux-nés mâles de Bethléem…
Sans parole, sans corps, sans rien… n'être rien vaut mieux qu'être le plus petit… je ne fais pas que de toucher du doigt l'anéantissement, j'y suis… je me demande comment le Seigneur me relèvera… un miracle…
La douleur est omniprésente et quand bien même le supérieur m'a interdit les ascèses, mes longues mortifications et ascèses déréglées d'antan me font souffrir atrocement, mon âme est dédoublée entre cet avant à la place Royale et aujourd'hui…
Je m'efforce à refuser la culpabilité, jusqu'à quand ?
Le mal est ce qui fait mal… il est indicible et pourtant l'âme étouffe s'il ne sort pas… indicible car qui peut le comprendre ? qui peut l'entendre ? et même au travers de cette lettre où je te livre mes états, une partie infime transparaît. Ce courrier ne veut pas t'alarmer car tu le sais, mon âme se vivifie par cette épreuve au delà de mes forces. Non, cette missive se veut pour toi école de combat pour que le jour où tu y seras, tu saches que cela existe.
Mes yeux n'existent plus, ma Volonté n'existe plus, je ne veux plus rien que me terrer dans un endroit petit et sombre, attendre la mort… mais cela n'est pas la Vie… alors chaque minute est une sortie de moi-même, une lutte contre mon amour-propre, ma Volonté… il faut faire mourir en nous, ce qui reste d'amour-propre et de volonté, je m'y efforce, mais rien n'est possible sans la grâce et l'humilité qui nous viennent du Christ.
Ce Christ que je cherche. Si tu savais comme l'oraison m'est pénible et délicate. Telles les eaux de la Seine, mes yeux coulent jour et nuit sans arrêt et je cherche la source de cette peine infinie, de cette affliction si intense.
Croire que la nuit tout est possible, marcher dans la nuit… ramper dans la nuit, risquer le tout pour le Tout…
Etienne, j'ai peur… mon âme est perdue… garde-moi dans ta prière, pour l'Amour de Dieu et de Sa Très Sainte Mère.
Je te suis, toujours, ton frère et ami dans la même foi."

Nicolas repose sa plume, les yeux rougis et bouleversé de ce courrier à Etienne… l'enverra-t-il ? cela ne l'alarmera-t-il pas de trop ?

"O Dieu pourquoi m'oublies-tu ? pourquoi vais-je assombri par l'ennemi ?"

L'ennemi est là… Nicolas sans force gît sur son lit de souffrance, où cette dernière occupe toute la place et le désagrège…
Épuisé et meurtri, il regagne son lit et s'endort dans un sommeil peuplé de démons, où l'inconscient prend le relais.

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