Février 1657
Amiens,
Rouen, peu de kilomètres mais dans le cœur de Nicolas, le bout du monde est
atteint, l'entrée du tunnel est là, noir comme l'enfer, lumineux comme le
diamant incandescent qui brille au cœur du château de l'âme… œuvre de Thérèse
d'Avila qui l'habitait autrefois..;
Aujourd'hui,
l’abîme a pris place en lui, il n'est plus que boule meurtrie où ses os se
consument peu à peu, où l'angoisse commence à vaincre la haine…
Blessé
mortellement au côté, au cœur, le Père Barré adhère aux souffrances de Son
Sauveur…
De
sa croix, il contemple sa misère, de sa douleur il hurle de désespoir…
Néant
né du rien, il s'abandonne à la détresse. Anéanti, le seuil de la mort passe
sur ses reins.
"L'homme
n'est qu'un souffle"… depuis qu'il est parti de la Place Royale , pas de
nouvelle de ses frères, "l'herbe est coupée, déjà la cognée est au pied de
l'arbre"… l'arbre est tombé, ne reste qu’Étienne l'ami fidèle et le frère
fortifié par l'Amour du Christ. Cette amitié console le Père Barré et ses
uniques lettres vont vers lui.
"Etienne,
cher ami en Christ,
Paix
et joie te soient accordées en ces jours… voilà deux mois que je suis ici et la
paix n'arrive pas à toucher mon âme meurtrie.
Je
ne sais exprimer le mal qui me ronge l'âme et le corps. Mon corps est devenu un
nœud de souffrances et allongé sur ma couche je ne sais que me tordre.
D'où
le secours me viendra-t-il ? Cette impression que le Christ m'a abandonné… ô comme
je saisi au cœur du cœur ce qu'était le cri de notre Sauveur sur la croix
"Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"
Le
désespoir est à ma porte, je n'ai envie de rien… la mort est tapie qui guette
la moindre faille de mon âme blessée.
Au
centre de mon corps, un glaive m'a pénétré, de part en part, je ne suis que
souffrance et cri… la plaie saigne d'un sang impur et qui se renouvelle par
celui du Christ. comment comprendre cela ? Etienne, je suis perdu. Comme
un enfant a qui l'on a ôté la parole, comme à ce Christ enfant qui grelotte
dans sa grotte de Bethléem, parce qu'il fait froid ; comme ce même Christ
enfant-Dieu qui ne peut crier sa douleur et sa révolte quand les soldats du roi
Hérode se jettent sur les nouveaux-nés mâles de Bethléem…
Sans
parole, sans corps, sans rien… n'être rien vaut mieux qu'être le plus petit… je
ne fais pas que de toucher du doigt l'anéantissement, j'y suis… je me demande
comment le Seigneur me relèvera… un miracle…
La
douleur est omniprésente et quand bien même le supérieur m'a interdit les
ascèses, mes longues mortifications et ascèses déréglées d'antan me font
souffrir atrocement, mon âme est dédoublée entre cet avant à la place Royale et
aujourd'hui…
Je
m'efforce à refuser la culpabilité, jusqu'à quand ?
Le
mal est ce qui fait mal… il est indicible et pourtant l'âme étouffe s'il ne
sort pas… indicible car qui peut le comprendre ? qui peut l'entendre ? et même
au travers de cette lettre où je te livre mes états, une partie infime
transparaît. Ce courrier ne veut pas t'alarmer car tu le sais, mon âme se
vivifie par cette épreuve au delà de mes forces. Non, cette missive se veut
pour toi école de combat pour que le jour où tu y seras, tu saches que cela
existe.
Mes
yeux n'existent plus, ma Volonté n'existe plus, je ne veux plus rien que me
terrer dans un endroit petit et sombre, attendre la mort… mais cela n'est pas la Vie … alors chaque minute est
une sortie de moi-même, une lutte contre mon amour-propre, ma Volonté… il faut
faire mourir en nous, ce qui reste d'amour-propre et de volonté, je m'y
efforce, mais rien n'est possible sans la grâce et l'humilité qui nous viennent
du Christ.
Ce
Christ que je cherche. Si tu savais comme l'oraison m'est pénible et délicate.
Telles les eaux de la Seine ,
mes yeux coulent jour et nuit sans arrêt et je cherche la source de cette peine
infinie, de cette affliction si intense.
Croire
que la nuit tout est possible, marcher dans la nuit… ramper dans la nuit,
risquer le tout pour le Tout…
Etienne,
j'ai peur… mon âme est perdue… garde-moi dans ta prière, pour l'Amour de Dieu
et de Sa Très Sainte Mère.
Je
te suis, toujours, ton frère et ami dans la même foi."
Nicolas
repose sa plume, les yeux rougis et bouleversé de ce courrier à Etienne…
l'enverra-t-il ? cela ne l'alarmera-t-il pas de trop ?
"O
Dieu pourquoi m'oublies-tu ? pourquoi vais-je assombri par l'ennemi ?"
L'ennemi
est là… Nicolas sans force gît sur son lit de souffrance, où cette dernière
occupe toute la place et le désagrège…
Épuisé et
meurtri, il regagne son lit et s'endort dans un sommeil peuplé de démons, où
l'inconscient prend le relais.

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