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mercredi 5 décembre 2012

4 - N'avoir d'autre nuit que sa nuit


Amiens – Avril 1657


Nicolas est à peine reconnaissable… le noir a envahi son âme… cette impression prenante et puissante que le Seigneur l'a délaissé… L'agonie de Jésus au calvaire… Jésus… qui est-il ce Jésus ?
Le blasphème est au bord de ses lèvres amaigries… il crie vers le Seigneur son Dieu… quel Dieu ? où donc se cache-t-il ?
Seul demeure son ami, son cher ami… Etienne. Seul, dans sa chambre au 2nd étage… Nicolas passe quelques heures à sa table… il consacre du temps à Etienne, Etienne le fidèle… Etienne qui est là, dans l'ombre… comme un ami. L'amitié ne se mesure pas en présence mais en compassion. Il le sait, oui Etienne est maître en compassion… la véritable amitié se construit ici-bas, dans un élan de charité, d'affection… l'affection d'Etienne lui manque…
Il écrit :

"Bien cher Etienne, cher frère en Christ notre Seigneur qui nous a donné d'être ici-bas témoins de son Amour et de sa Miséricorde.
Depuis six mois, me voici à Amiens. Voici la première lettre que je peux t'écrire. La force et le courage me manquaient. Six mois où j'ai essayé de répondre au mieux de ma mission : sacristain. Mon unique travail… et quand bien même il soit unique, il me pèse. O cher ami, tout me pèse. Devant mes yeux s'est levé un voile sombre… si sombre… ces années au couvent de Paris m'apparaissent comme absurdes, perte de temps… j'en suis à me demander ce que veut bien le Seigneur…
Etienne, toi qui connais mon cœur, je te supplie de prier pour moi le Seigneur. Ce Seigneur qui s'éloigne de moi comme on fuit un pestiféré… St François d'Assise n'a-t-il pas embrassé le lépreux ? Pourquoi le Seigneur ne vient-il pas me prendre dans sa douce main ?
Mon cœur est amer et ma langue une arme contre le Christ. Etienne, l'enfer est là, à ma porte… le noir s'épaissit.
Les mondanités, ces rencontres, le brillant de ma prédication n'étaient qu'une façade… où est ce désir féroce qui m'habitait jadis ? ce désir de don total, radical dans la grande pauvreté et le dénuement. Je ne peux même plus veiller, l'oraison m'est pénible…
Le mal… je m'arrête sur ce mystère du mal comme le Christ sur sa croix.
Le mal m'a arrêté… m'a fait tourner la tête quand j'étais à Paris. J'ai adoré un faux Dieu… un Dieu grand et fort à la force du monde… je me suis laissé aller à un faux mysticisme et une sublimation qui n'étaient pas ajustés…
Mon cher Etienne, je t'espère en bonne santé. Que Dieu te protège et te garde dans sa paix, je ne voudrais surtout pas que cet écrit t'alarme. Le Père Emmanuel veille sur moi…
Je suis, cher ami, ton humble et souffrant frère dans la foi au Christ Jésus."

Le chemin de Nicolas est ardu. La célébration de l'eucharistie lui est même pénible et plusieurs fois, il n'y est pas…
L'oraison est là… il est là… lui pauvre frère endeuillé comme une feuille morte après l'automne… il est là, croulant sous le poids de son péché, du mal qui l'afflige… comme une pauvre bogue de noix ouverte et déjà noircie, il meurt… il meurt à lui même, à ses illusions, à son passé… il cherche… incapable de parler… il pleure.
Les yeux ravagés par les larmes, il arpente les dalles des églises, des chapelles, des cimetières.
Il n'est jamais mieux que dans les cimetières où la présence des morts l'apaise… le console… dans une éternelle communion.

Lui, le grand prédicateur, a peur. Peur de l'enfer… peur de la mort…
Le cœur en charpie il crie vers son Sauveur qui ne l'entend plus ?
Il blasphème contre ce Sauveur sur une croix, mort… il n'en veut pas de cette croix… il n'en veut pas de son péché… il le rejette…
Et le voici tel les soldats romains crachant sur le Christ, le rouant de coups…
La honte s'abat sur Nicolas… une honte rouge. Rouge couleur sang… honte d'humilier son Seigneur… honte d'être là, loque humaine rampant devant l'autel… sans cœur, sans âme…
Le corps trempé d'angoisse et de sueur, il s'endort dans un sommeil sans rêve…

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