Juin 1657
Le
sommeil avait quitté le Père Barré… toujours terré dans sa douleur, ses frères
ne savaient que faire pour lui.
Il n'écrivait plus, n'allait
que rarement à l'Eucharistie, terrassé par son péché, il ne se sentait plus
digne d'être convié à la table du Seigneur.
Il pensait souvent, au
mystère du mal, ce mystère du mal qui pénètre le monde à la manière sournoise
et tapie.
Il était là, assis par terre
dans sa chambre, le visage entre les genoux, incapable de se mouvoir pour
quelque effort que ce soit. Seule sa pensée s'ébranlait en des méandres infinis
mais tellement criant de vérité.
Tous ses chemins le menaient
au pourquoi de la douleur ; au pourquoi de l'injustice, au pourquoi du
mensonge…
Ces questions, sans réponse…
ne trouvaient leurs échos que dans une hargne désordonnée mais cependant emplie
de miséricorde.
Ce sentiment ne l'avait pas
quitté, et il se plaisait à répéter :
"Tu as jeté loin
derrière toi tout mes péchés."
Ces mots avaient dans sa
bouche le goût amer d'une éponge emplie de vinaigre. Oui, il avait toujours
part à l'agonie du Christ, cette amertume pénétrait son corps meurtri et la
repentance essayait de se frayer un chemin.
Le blasphème avait quitté
ses lèvres et la douleur qu'il ressentait en pensant à ces mois était terrible…
comment lui, avait-il pu se retrouver dans la peau des soldats romains,
humiliant l'innocent, le sans voix, le torturé… alors que lui, aujourd'hui
était suspendu au gibet, béant dans son agonie.
Il ne s'était pas senti apte
à porter cette croix, elle était trop lourde… et la voici, aujourd'hui, chargée
sur ses épaules meurtries par trop de coups.
"où donc aller loin de
ta face ?"
Oui, où allez loin de la
face défigurée du Christ ?
Trop de lourdeur ankylosait
sa main pour jeter sur le papier, l'encre qui saigne, l'encre qui pleure,
l'encre qui dit le mal…
Trop d'angoisse serrait sa
gorge pour dire le mal qui ronge, le mal qui burine l'intérieur, qui brûle les
yeux…
Tout était en trop et
pourtant, il savait de son intelligence que le Seigneur l'éprouvait et qu'il
sortait tout ce qui n'était pas sorti durant ces longues années.
Tel était le prix à payer
pour recouvrer l'amour du Christ Roi glorieux, pauvre et humilié.
Tant de choses lui
revenaient en mémoire, et là, prostré, muré dans son silence, les images et les
sensations se faisaient violentes… il avait beaucoup parlé, mais plusieurs
petites choses n'avaient pu être dites… elles le pourrissaient, elles
devenaient en lui une décharge publique.
L'indicible de l'amour ne
vaut-il mieux que l'indicible du mal ?
Cela est-il le chemin ? du
mal à l'amour ? ou comment sortir du mal pour atteindre l'Amour dans sa
perfection ?
Telles étaient les questions
de Nicolas… un silence peuplé de spectres, de cris, d'amertume, d'écœurement.
Et quand le dégoût était à son comble, il espérait un repentir…
Un abaissement devant la
croix glorieuse du Christ… Homme et Sauveur.
Où était donc cette suavité
jadis éprouvée lors de ses prédications ? où était ce goût si prononcé pour les
belles lettres, les ouvrages des grands de ce monde ? les philosophes ?
Et Thérèse d'Avila ? voilà
longtemps qu'il l'avait négligée… il
avait l'impression d'avoir été expulsé à coups de catapulte hors du château…
cependant, son for intérieur lui murmurait que son chemin devait passer par
cette nuit opaque
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