Pages

mercredi 12 décembre 2012

4bis n'avoir d'autre nuit que sa nuit (suite)



Juin 1657

Le sommeil avait quitté le Père Barré… toujours terré dans sa douleur, ses frères ne savaient que faire pour lui.
Il n'écrivait plus, n'allait que rarement à l'Eucharistie, terrassé par son péché, il ne se sentait plus digne d'être convié à la table du Seigneur.

Il pensait souvent, au mystère du mal, ce mystère du mal qui pénètre le monde à la manière sournoise et tapie.
Il était là, assis par terre dans sa chambre, le visage entre les genoux, incapable de se mouvoir pour quelque effort que ce soit. Seule sa pensée s'ébranlait en des méandres infinis mais tellement criant de vérité.
Tous ses chemins le menaient au pourquoi de la douleur ; au pourquoi de l'injustice, au pourquoi du mensonge…
Ces questions, sans réponse… ne trouvaient leurs échos que dans une hargne désordonnée mais cependant emplie de miséricorde.
Ce sentiment ne l'avait pas quitté, et il se plaisait à répéter :

"Tu as jeté loin derrière toi tout mes péchés."

Ces mots avaient dans sa bouche le goût amer d'une éponge emplie de vinaigre. Oui, il avait toujours part à l'agonie du Christ, cette amertume pénétrait son corps meurtri et la repentance essayait de se frayer un chemin.
Le blasphème avait quitté ses lèvres et la douleur qu'il ressentait en pensant à ces mois était terrible… comment lui, avait-il pu se retrouver dans la peau des soldats romains, humiliant l'innocent, le sans voix, le torturé… alors que lui, aujourd'hui était suspendu au gibet, béant dans son agonie.
Il ne s'était pas senti apte à porter cette croix, elle était trop lourde… et la voici, aujourd'hui, chargée sur ses épaules meurtries par trop de coups.

"où donc aller loin de ta face ?"

Oui, où allez loin de la face défigurée du Christ ?
Trop de lourdeur ankylosait sa main pour jeter sur le papier, l'encre qui saigne, l'encre qui pleure, l'encre qui dit le mal…
Trop d'angoisse serrait sa gorge pour dire le mal qui ronge, le mal qui burine l'intérieur, qui brûle les yeux…
Tout était en trop et pourtant, il savait de son intelligence que le Seigneur l'éprouvait et qu'il sortait tout ce qui n'était pas sorti durant ces longues années.
Tel était le prix à payer pour recouvrer l'amour du Christ Roi glorieux, pauvre et humilié.

Tant de choses lui revenaient en mémoire, et là, prostré, muré dans son silence, les images et les sensations se faisaient violentes… il avait beaucoup parlé, mais plusieurs petites choses n'avaient pu être dites… elles le pourrissaient, elles devenaient en lui une décharge publique.
L'indicible de l'amour ne vaut-il mieux que l'indicible du mal ?
Cela est-il le chemin ? du mal à l'amour ? ou comment sortir du mal pour atteindre l'Amour dans sa perfection ?
Telles étaient les questions de Nicolas… un silence peuplé de spectres, de cris, d'amertume, d'écœurement. Et quand le dégoût était à son comble, il espérait un repentir…
Un abaissement devant la croix glorieuse du Christ… Homme et Sauveur.
Où était donc cette suavité jadis éprouvée lors de ses prédications ? où était ce goût si prononcé pour les belles lettres, les ouvrages des grands de ce monde ? les philosophes ?
Et Thérèse d'Avila ? voilà longtemps qu'il l'avait négligée…  il avait l'impression d'avoir été expulsé à coups de catapulte hors du château… cependant, son for intérieur lui murmurait que son chemin devait passer par cette nuit opaque

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire