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mercredi 3 avril 2013

11 - Une hirondelle a chanté… le rouge l'emportera…



Septembre 1658 – Amiens


Après des mois de luttes incessantes… Deux ans bientôt que Nicolas est à Amiens par obéissance à son supérieur… les jours se suivent, extérieurement se ressemblent avec effroi… et pourtant… dans le cœur de Nicolas, la lueur d'une crèche… d'un affaiblissement transcendé prend de plus en plus de place…
Son supérieur l'a autorisé depuis peu à reprendre ses veilles… moyennant quoi le repos doit toujours perdurer.
Nicolas est affaibli, amaigri, son corps est marqué par l'épreuve et pourtant, dans ses yeux, l'ineffable a surgi.
Les traits de son visage se sont détendus… l'infatigable Etienne est venu lui rendre quelques visites…
L'amitié est cette chose qui traverse les montagnes, les flots, et demeure indestructible, telles ces grandes cathédrales bâties à flanc de colline.
Les pas des chevaux résonnent en cet après-midi, de sa fenêtre, à son pupitre, Nicolas songe, rêve presque… la plume en main… il écrit… par maintes fois, il replonge dans l'encrier sa plume… c'est trop important… c'est trop vrai… comment écrire cela ?

"Cher Ami de Dieu en qui ma confiance demeure éternellement,
Ta dernière visite fut pour moi l'éblouissement de la présence divine…
T'avoir à mes côtés à été un soulagement et un repos agréable. Après ta visite mes yeux se sont remis à pleurer, comment arrêter ce déluge continuel où je crois me perdre dans des abîmes de douleur.
Mes méditations de ces derniers jours m'ont porté vers la Seine… notre belle et vieille Seine aux remous profonds. Vois-tu, je me disais, cette eau qui toujours coule, d'où vient-elle ? et d'où vient la pureté qu'elle transporte parfois… l'instant d'après elle est boueuse… mais la pureté revient. Tel ne serait pas le don de Dieu ? indicible, imprenable, insaisissable et pourtant, intarissable, inlassable… Dieu, celui qui ne se lasse pas de donner, d'aimer, de chérir ses enfants. La gratuité et l'abandon de cette eau qui coule ne serait-il pas le secret de la vie spirituelle ?
Cela pourrait répondre en partie à la question que tu me posais concernant ta conscience ces derniers temps.
Mes yeux ne cessent de se tourner vers l'enfant… celui qui ne parle pas…
Etienne, je L'ai désiré… de mon cœur, de tout mon cœur, je L'ai approché, comme de loin… Il me semblait là, réel, présent… et j'ai cru me fondre en Lui… ce n'était que leurre, je m'étais fondu en relations diverses et humaines, profondément humaines, bassement humaines…. Ô non, je ne renie pas la profondeur et la valeur de l'amitié, la tienne me comble de bonheur, tant que je la remets en Dieu et que je te laisse libre… et que tu laisses libre mon cœur de toute entrave.
Aujourd'hui, après être passé par des affres de douleurs, de blasphèmes envers notre Sauveur, je ne puis que m'effacer devant le grand Mystère du Sans-Parole… du Sans-Geste… du Sans-Pouvoir… si proche de nous, si proche des petits, des pauvres.
Le Christ nous enseigne cet amour gratuit, cet abandon à sa Providence Divine…
Je n'étais pas fait pour être parmi les grands, il ne faut pas chercher de cerises sur un prunier… il en était de même pour moi.
J'ai lu hier la missive du supérieur, je suis envoyé à Rouen…. Pour moi, c'est comme le printemps, comme l'avant bourgeonnement des feuilles en moi…
Mon cœur est ravagé, buriné… mon âme est perforée de toute part et je sais que la grâce y passera pour les autres, pour moi.
Etienne, mon ami, ne te lasse pas de t'abîmer dans la contemplation du Très Faible qui te sauve jour après jour…
L'abandon nous fera faire de grandes choses, en mon être s'est levé un soleil terne dans les ténèbres…
Oui Etienne, le Seigneur nous appelle à de grandes choses, je vais à Rouen, dans la certitude qu'Il m'attend là-bas. Nous ne sommes rien ici-bas, juste le pinceau dans la main du Peintre céleste. A nous d'être maniables pour Sa plus grande gloire.
Je suis, cher Etienne, ton dévoué et persévérant frère dans la prière et le jeûne."

Le soleil commence à poindre et l'hirondelle s'est levée dans l'obscurité…
La vie, plus forte que la mort…

A jamais sur le visage du Père Barré sera marqué son éternel passage à Amiens… mais plus encore, son éternel passage dans la nuit de la foi… dans la nuit opaque d'une foi qui se purifie, qui s'identifie… qui change…
La Vérité fera naître la lumière… et les ténèbres ne peuvent plus l'atteindre.

L'hirondelle chante… le printemps arrivera… oui, il l'espère ce printemps Nicolas… à la place du cœur, un coquelicot vermillon en adéquation au cœur de son Sauveur. Le sang du Christ passe dans ses veines…
Quatre pétales d'un rouge éclatant… lentement, très lentement, ce n'est alors plus le rouge de la honte.. mais le rouge du don…

Donner… recevoir…

Ewig…* (éternellement)

10 - Nuit …


Juillet 1658


Depuis quelques jours, il était plus que difficile de sortir. Les pluies diluviennes d'été s'abattaient lourdement contre les vitres du couvent.
Tout cela laissait Nicolas plus que songeur… les vertus du soleil lui étaient bénéfiques et il avait recommencé à sortir et à travailler.
Cela lui était toujours un peu pénible et délicat… si seulement la joie profonde et bienheureuse demeurait en lui… à jamais…
La joie… il y avait souvent pensé… il l'avait surtout beaucoup espérée durant ces longs mois de traversée à Amiens… tel le peuple Hébreux, il s'était aventuré dans sa traversée des ténèbres avec l'espoir de la terre promise.
Plusieurs fois il avait eu le choix de la retraite… plusieurs fois, il s'était découragé profondément, il était profondément perdu. Etre perdu, se sentir seul au fond de sa nuit sans lune, rien que le néant et abaissement du Très-Haut dans son extrême don aux hommes.
Il se sentait vieilli, où chaque jour comptait pour deux… toujours présente, la Passion du Christ dans son mystère de douleur obsédait ses pensées et étaient pour lui un réconfort de liberté. Son carnet de route était griffonné de notes prises à ces lectures.

"Il commença a ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors, mon âme est triste à mourir. Demeurez et veillez avec moi." Il s'écarta un peu et tomba face contre terre en faisant cette prière : "Mon Père s'il est possible que cette coupe passe loin de moi".

La Volonté du Seigneur… tenir bon, sans détour, sans lâcher. Affronter l'adversaire… l’Ecriture pénétrait en lui comme un baume léger… les béatitudes habitaient son cœur tel la clef d’un bonheur espéré.

Etienne était toujours aussi présent. Nicolas, dans sa quête obstinée de Vérité et de Lumière s’attardait tard le soir, plume en main, pour transmettre quelques mots à son ami.

« Cher ami en Christ, grâce et paix te soient accordées,
La nuit est tombée sur Amiens et la pluie rafraîchit nettement ces nuits d’été.
Ces derniers jours ont été pour moi usant de vérité. Je suis vidé de moi-même… la nuit est pour moi source d’angoisse profonde où chaque fois, il nous faut passer au travers de la mort. Oui, la nuit est toujours ce passage de la lente agonie du Christ où je suis son frère le plus proche au jardin de Gethsémani. Ne t’alarme pas sur mes propos sombres cependant, telle est ma réalité la plus concrète. J’espérais être sorti de la nuit des nuits et un autre pan de vérité s’illumine. Je suis comme en réveil d’un sommeil trop long, trop lourd et dans cette salle de réveil, nul autre que le Christ ne peut m’accompagner… une main tendue, une oreille attentive s’aventure parfois jusqu’à moi. Je suis encore endolori et des spasmes d’impuissances, de honte, de culpabilité, de remords me rongent encore parfois. Il me faut demeurer dans la confiance, l’inébranlable confiance, l’indestructible confiance. Il me faut retrouver le Christ. Ce même Seigneur qui chaque matin me pose cette question déroutante ? « Pour toi qui suis-je ? » J’ai grande peine à lui répondre. Je ne peux répondre que par la négation… oui, Seigneur, je ne sais pas qui Tu es, mais je sais ce que Tu n’es pas. Tu ne prévois pas pour moi de me détruire, de me laisser m’annihiler par de vaines rencontres et de me perdre dans un tourbillon sans fin ; Tu ne veux plus me voir souffrir comme je souffre ; Tu n’es pas l’image d’un Dieu perverti qu’il m’avait été forcé d’admettre… Tu es le Dieu de mes côtés, le Dieu de ma souffrance, le Dieu de ma route…
Etienne, sache garder cette ligne de liberté en toi, garde toi d’un amour trop pressant et trop insistant. L’amour dans la confiance, l’amour dans la filiation, dans l’abandon ne doit jamais être corrompu, ligoté… il doit être souple et amener l’autre à l’amour en Vérité. Tu me parlais d’un de tes dirigés. Garde toi de conseils trop vifs, pénètre ses sentiments d’une juste compassion et d’une miséricorde infinie, à l’image de Dieu. Soit dans ta relation paternelle à tes dirigés comme dans ta divine relation filiale avec le Père. Supporterais-tu ce Père te violentant ? de la divine douceur, de la divine protection naîtra l’être profond et la quintessence de l’humanité.
Ce que je te livre n’est rien moins que ma pauvre et misérable expérience.
Tu me parlais dans ta dernière lettre de mes journées… elles ne sont que longue attente de leur passage. Le goût a déserté mon âme et rien ne me pèse plus que vivre. Vivre pour un autre, se lever pour un autre et croire que chaque jour apportera son nécessaire de luminosité, de « clair ». Au fond de ma nuit des nuits, il me faut beaucoup de force pour lutter dans cette descente dans l’abîme et ne pas me laisser engloutir par ce flot du désespoir. Là où a eu lieu le pire du malheur, là était le lieu de la plus grande des beautés et je crois parfois dormir encore en espérant me réveiller dans toute ma vigueur et reprenant mes services au sein de l’Ordre. Malheureusement, ce ne sont que vains espoirs et quand mes yeux s’ouvrent, mon être consumé est toujours présent et obscurcit ma vue. O comme j’aimerais être consumé d’amour plutôt que de détresse et d’angoisse. Nul ne choisit sa croix et sa souffrance et j’ai parfois l’impression que ce joug ne m’est pas adapté, que le Seigneur s’est trompé de personne… Je suis invité au lâcher prise et à l’abandon… mes expériences d’anéantissements de ces derniers mois devraient m’aider ? j’ai l’impression que tout s’est vidé… je ne puis plus tenir et mon corps sans sommeil lutte pour sa survie, pour essayer de mener une vie normale alors que tout mon être crie son appel au secours et sa demande de repos.
Cher Etienne, ma prière va vers toi comme la tienne m’accompagne. Je me sais très présent à ton cœur et cela me rassure, m’encourage et me met en confiance. Garde ta route dans la foi et l’assurance que le Christ t’accompagne, n’omet pas l’oraison malgré tes différents travaux, respecte ta santé et ton corps…
Je te suis, Etienne, bien indigne et misérable ami en Christ,
In christo,
Nicolas. »

La plume posée, les yeux de Nicolas errent en contemplation de la flamme d’une bougie posée sur le coin de son bureau. Jamais il ne s’était senti si mal, si mal à l’aise dans cet entre deux pénible. La mort obscurcissait son âme et il ne pouvait en décoller. Tel un sol glaiseux et sombre, son âme errait dans les décombre d’elle-même à la recherche d’un sens, d’une compréhension, d’une porte de sortie.
L’air natal lui faisait du bien et il se rappelait parfois les bons moments de l’enfance. Les visites de Louise lui réchauffaient le cœur et lui étaient profitables. Avec elle, il pouvait parler de tout et elle était en grande recherche de Salut et de Sainteté.

Nuit, ténèbres et nuées l’entourent ; d’où le secours vient-il ?
Perdu, dans une nuit sans lune, le minime s’allonge sur sa couche pour une nuit sans sommeil.
Lassitude, abandon, accepter sans résignation… aimer sa finitude jusqu’à la confier à son Seigneur.


9 - Amour et Vérité se rencontrent …


Juin 1658




"Ô Jésus ! Ô Amour !
Cher ami en Christ, en qui j'ai mis ma confiance,
Je ne peux recevoir de lettre de toi sans me sentir transporté en une joie indicible… Quel bonheur de recevoir quelques nouvelles de tes prédications et bonheurs.
"Debout, il est temps de sortir de votre sommeil"…  pour moi, il n'est rien de très nouveau. Je me suis senti dans un profond délaissement, ma vie étant au bord de l'abîme. Dans mon enfer, Le Christ me rejoint, crucifié glorieux ayant bravé la mort… mais ma dernière missive était très éloquente à ce sujet. J'ai pu a nouveau prêcher cette semaine. Quel bonheur !
L'évangile était celui du pauvre Lazare et du riche… cela a été pour moi un éclaircissement sur ce qui se passe en moi. Sur ce dédoublement face à une Vérité nouvelle qui m'abrutie. En nous, le pauvre et le riche… les plaies du pauvres léchées par le mal… mes propres souffrances léchées par la culpabilité grandissante et mortifère… Oh Etienne, cher Père et Frère, comme ta prière et celle des autres m'est précieuse… La traversée de l'abîme est aride et raide.
J'aspire à une toujours plus et grande dilection et en suis profondément incapable… je tourne en rond comme un petit animal enfermé, enragé, énervé… parfois les angoisses me prennent tellement les entrailles que je me réveille la nuit en nage…
J'évacue ce qui en moi s'était trouvé déréglé : mes ascèses, mes rencontres, mes attachements désordonnés. Mon corps prisonnier de ces tourments pendant de si longues années souffre et m'oblige à rester parfois des heures allongé sans rien faire.
Sortir du mensonge est toute une entreprise et elle est risquée. A chaque pas, je risque la chute mortelle, la rencontre avec le démon.
Oui, l'Adversaire est là, qui rode "tel un lion qui rugit et qui va et vient à la recherche de sa proie"… comme le dit St Jacques, "Résistez lui avec la force de la foi". Ma foi ? si tu savais mon pauvre Etienne, j'ai parfois l'impression très nette de l'avoir égarée, perdue… de m'être perdu dans les méandres de mon abîme, dans une ineffable douleur.
L'autre point que je voulais souligner avec toi est la culpabilité. Dans ta dernière lettre, tu m'en parlais et j'aimerai te faire part de quelques réflexions à ce propos.
La culpabilité ne naît pas orpheline, elle naît d'un autre, d'une relation. On ne peut être coupable seul. Si la culpabilité naît, c'est qu'un autre nous a rendu coupable.
Je te mets en garde cher frère de ne pas tomber dans la fausse culpabilité, celle où je me suis enfermé pendant de si longs mois où j'ai presque déifié cette fausse culpabilité car elle me prenait tout entier et me dévorait l'Esprit et le corps jusqu'à ce jour où l'on m'a envoyé ici.
Nous sommes tous un peu coupable du mal que nous avons reçu, inconsciemment ou consciemment et la souffrance est grande. Mais comme elle est encore plus grande la souffrance quand le mal subit est déguisé en mal commis alors que ton être profond cri au mal ? comme le mensonge peut te détruire si tu nies le mal qui t'a été fait, qui t'a enfermé, violenté, brisé, anéanti.
La Vérité t'anéantit mais pour la Vie… le Mensonge t'anéantit dans le chemin de la Mort. Si Christ a vaincu la mort, c'est pour nous ouvrir un passage… ne reste pas prostré, ruiné dans ton néant et abattu.
Oui, je le suis moi-même et il m'est si difficile d'avancer sans reculer, sans tomber…
Où est-il ce Seigneur de gloire qui nous promet le bonheur ? où est-il celui qui nous appelle si fort ? où est-il cet enfant sans parole qui me comble ?
Aujourd'hui, je ne sais… je ne sais où lever les yeux… je ne sais vers quel but tendre mes ascèses… la contrition envahit mon cœur comme un glaive à deux tranchants, brisant les illusions, et déchirant les miroirs.
Le mal est vaincu, la Vie apparaît dans sa douleur. J'ai atteint ce seuil de douleur où nul ne revient indemne, où il est transformé par une force ineffable.
Le Seigneur flagelle ceux qui s'approchent de Lui… je sais, je sens que je suis proche et le Seigneur me murmure dans son abaissement, la clé de son Mystère.
St Augustin voyant un enfant vider la mer avec un coquillage compris qu'il ne pourrait rien expliquer du Mystère de Dieu, tout comme cette enfant ne viderait jamais la mer… mais qu'il persévérait. Le Mystère qui m'envahit est tel. Je ne comprends plus, la Vérité est faite, la lumière est donnée, la Parole m'a été accordée… et pourtant, la joie, la vraie Joie, l'indicible Joie du Très-Haut n'est pas là. Je ne peux m'empêcher de crier vers le Seigneur ma soif d'absolu.
Décentrons-nous, nous aussi dans la kénose la plus parfaite et la plus grande, dans son indicible douceur. Laissons-nous modeler, travailler, buriner par le Peintre parfait qui fera par ses dociles instruments des œuvres merveilleuses. Telles sont les clefs de la foi, les clefs de la joie.
Je te suis cher ami, humble et fervent dans le Christ Jésus."

8 - Traversée du Yabboq…




Mai 1658

Le printemps était bien installé, et la vue de quelques rayons de soleil réchauffait le cœur endolori de Nicolas. Paris semblait s'envoler, la place Royale de plus en plus lointaine… cependant, l'amertume était là, le cœur pris par le tourment… Nicolas se perdait dans son abîme.

Quelques fleurs s'épanouissaient près de sa fenêtre… et c'était là sa seule source de joie. Même la prière s'appauvrissait, se desséchait… ses forces fondaient.

Etienne… sa visite lui avait réchauffé le cœur comme ces derniers rayons de soleil un soir d'automne sur les feuilles jaunies… cette chaleur sur le bois mort en attente d'une résurrection… prochaine ?… mais certaine. Tel nous l'enseignait dame Nature.

"Bien cher Etienne en qui ma confiance et mon affection sont éternelles,
grâce et paix t'accompagnent en ces jours ensoleillés où la nature jaillit de tout son être. En ce jour on peut percevoir le sens des paroles du psalmiste "les arbres de forêts dansent de joie".
Cher ami, ta dernière visite m'avait réchauffé le cœur. Tes écrits me réjouissent toujours. Te savoir guidé et mené par l'Esprit me console… et me dit que je suis bien pauvre.
Comme tu me le demandes, mon cœur ne se console guère. Ici, rien ne m'est consolation. Je me perds parfois dans la contemplation de ces toutes petites fleurs roses qui sont à ma fenêtre…
Etienne, où est mon Seigneur ? ma nuit s'enfonce, je crois parfois perdre la tête, et atteindre la folie. Puisses-tu toi même être fou d'amour ? je suis fou de douleur, d'angoisses…
Cette avancée ardue et coûteuse me demande chaque fois une force infinie et inimaginable. "La Vérité germera et du Ciel se penchera la justice"… j'implore cette grâce d'être justifié en Christ… je m'abîme en contemplant la croix de ce Dieu crucifié. Je perçois du plus profond de mon être par quel miracle le sang du Christ nous rachète et nous purifie. Je dis miracle car je le pense vraiment, et mon âme gémit en attente de consolation.
La vérité se fait de plus en plus nette en moi, et mes jours me reviennent comme en retour. Tu me diras, peut-être passe-t-il trop de temps sur cette vérité, sa santé ne lui en coûte-t-elle pas ?
Oh que si, cher ami, ma santé en coûte… mais que faut-il ? la Vérité vient à moi comme une étoile que je n'avais pas vue et qui était à l'envers…
Une Vérité à l'envers… crois-tu qu'il y ait quelque chose d'aussi douloureux ? Une Vérité à l'envers est un mensonge. Oui Etienne, je me suis enfermé dans le mensonge, dans les velléités et bassesses de ce monde fermé et clos… le mensonge a rongé mes os et mes entrailles, ma gorge brûle à force de crier la nuit... le jour… je m'épuise à regarder vers le ciel… "d'où le secours me viendra-t-il ?"
Cette Vérité "vraie" est là… en moi comme une femme qui enfante et à qui l'on a remis l'enfant dans le bon sens pour ne pas perdre la mère et l'enfant. Quelle douleur que ce retournement pour la femme… et sans celui-ci, femme et enfant meurent…
L'image est hasardeuse et osée, je te le concède… mais elle me poursuit.
Avec le Christ je suis au pied de la croix… son sang a jaillit du côté pour laver les péchés des hommes et les racheter par l'amour…
Le sang du Christ coule en nos veines comme un ardent élixir d'Amour et de tendresse… en lui seul je me complaît et accepte cette transfusion d'amour… le Christ, donneur de sang universel poursuit son œuvre aujourd'hui, j'en suis témoin… témoin car vivant de sa transfusion, de son goutte à goutte perpétuel.
Dans mon néant telle ma seule consolation et mon soutien : cette confiance hardie et forte de ce Dieu-Enfant pauvre, homme Christ Jésus.
J'entends au plus secret de mon cœur : "Ne te trouble pas dans les difficultés. Vis au plus fort et au milieu de ton combat. Crois que je t'aime vraiment, en vérité. Crois que je t'aime tel que tu es… tes faiblesses et tes fautes sont emplies de mon amour le plus grand. Crois-tu cela ? crois-tu que je te lave en mon sang ? Accepte ce chemin de Vérité, il t'en coûte ? je suis là. Il te brise ? je suis là. Il t'anéantit d'angoisses, et de larmes ? je suis là. J'ai pleuré, il m'en a coûté de mourir sur une croix. J'ai tant angoissé et pleuré au jardin des oliviers. Viens avec moi. Prends ma main… prends mon cœur mais prend TA croix… toi seul pourra la porter. Je ne suis là que pour t'aider… pour te porter… mais non pas pour la porter… je la porte AVEC toi. Tu as du prix à mes yeux, et je t'aime plus que tout".
Voilà ce que le Christ Jésus nous murmure à l'oreille, me murmure à l'oreille au fond de ma nuit.
Puisses-je dire un jour "tu m'arraches des filets de la mort"…
Je te suis cher Etienne, humble et fidèle, muet et souffrant dans le Christ Jésus notre Sauveur."

La nuit s'alourdit, les yeux rougis par des nuits de veilles, de larmes… Nicolas s'endort. Une nuit agitée, l'inconscient le hante…

"Il est avec nous le Seigneur de l'univers. Citadelle pour nous le Dieu de Jacob."

lundi 25 février 2013

Le mystère de la vocation de la femme

Voici un texte oublié, tombé dans la somme astronomique de textes publiés par les papes et pourtant, ce texte de Paul VI s'adressant aux femmes à la fin du Concile est tellement magnifique que je le relaye ici dans ce blog. J'invite tout particulière les adeptes de la CCBF a fait leur ce texte, à Mmes Pedotti et Soupa de bien vouloir le relire à la lumière de l'Esprit Saint et d'y voir la mission sacerdotale de la femme bien au delà des querelles de langages auxquelles elles demeurent figées.


CLÔTURE DU CONCILE VATICAN II
MESSAGE DU PAPE PAUL VI
AUX FEMMES
Mercredi 8 décembre 1965
 
Et maintenant, c’est à vous que nous nous adressons, femmes de toutes conditions, filles, épouses, mères et veuves; à vous aussi, vierges consacrées et femmes solitaires: vous êtes la moitié de l’immense famille humaine! 
 
L’Eglise est fière, vous le savez, d’avoir magnifié et libéré la femme, d’avoir fait resplendir au cours des siècles, dans la diversité des caractères, son égalité foncière avec l’homme. 
 
Mais l’heure vient, l’heure est venue, où la vocation de la femme s’accomplit en plénitude, l’heure où la femme acquiert dans la cité une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteints jusqu’ici.
C’est pourquoi, en ce moment où l’humanité connaît une si profonde mutation, les femmes imprégnées de l’esprit de l’Evangile peuvent tant pour aider l’humanité à ne pas déchoir. 
 
Vous femmes, vous avez toujours en partage la garde du foyer, l’amour des sources, le sens des berceaux. Vous êtes présentes au mystère de la vie qui commence. Vous consolez dans le départ de la mort. Notre technique risque de devenir inhumaine. Réconciliez les hommes avec la vie. Et surtout veillez, nous vous en supplions, sur l’avenir de notre espèce. Retenez la main de l’homme qui, dans un moment de folie, tenterait de détruire la civilisation humaine. 
 
Epouses, mères de famille, premières éducatrices du genre humain dans le secret des foyers, transmettez à vos fils et à vos filles les traditions de vos pères, en même temps que vous les préparerez à l’insondable avenir. Souvenez-vous toujours qu’une mère appartient, par ses enfants à cet avenir qu’elle ne verra peut-être pas. 
 
Et vous aussi, femmes solitaires, sachez bien que vous pouvez accomplir toute votre vocation de dévouement. La société vous appelle de toutes parts. Et les familles même ne peuvent vivre sans le secours de ceux qui n’ont pas de famille. 
 
Vous surtout, vierges consacrées, dans un monde où l’égoïsme et la recherche du plaisir voudraient faire la loi, soyez les gardiennes de la pureté, du désintéressement, de la piété. Jésus, qui a donné à l’amour conjugal toute sa plénitude, a exalté aussi le renoncement à cet amour humain, quand il est fait pour l’Amour infini et pour le service de tous.

Femmes dans l’épreuve, enfin, qui vous tenez toutes droites sous la croix à l’image de Marie, vous qui, si souvent dans l’histoire, avez donné aux hommes la force de lutter jusqu’au bout, de témoigner jusqu’au martyre, aidez-les encore une fois à garder l’audace des grandes entreprises, en même temps que la patience et le sens des humbles commencements.

Femmes, ô vous qui savez rendre la vérité douce, tendre, accessible, attachez-vous à faire pénétrer l’esprit de ce Concile dans les institutions, les écoles, les foyers, dans la vie de chaque jour.
Femmes de tout l’univers, chrétiennes ou incroyantes, vous à qui la vie est confiée en ce moment si grave de l’histoire, à vous de sauver la paix du monde!

samedi 16 février 2013

7- Des ténèbres la Lumière germera comme l'aurore


Avril 1658 – Amiens


Semaine Sainte…

"Cher Etienne,
Sois remercié pour tes délicates attentions et pour ta venue le mois dernier… ne sois pas bouleversé par les habitudes et par les vaines gloires… recherche la seule Gloire qui vaille : celle de notre Seigneur Jésus Christ.
Les ténèbres autour de moi m'enveloppent comme on enveloppe d'un linceul un nouveau-né. Je sens que la lutte touche à sa fin.
Cette semaine sainte me plonge dans le Mystère profond que déjà il y a quelques mois je t'écrivais.
La Croix… nul ne la choisit, nul ne la supporte seul. Symon de Cyrène n'a-t-il pas aidé son Seigneur ? sans qu'il n'ait le choix d'ailleurs ?
Qui serais-je si je te disais : ma Croix, je la porte allègrement ?
Non, cher Etienne… ma Croix de sa lourdeur oppresse mes épaules chétives. Mais la lueur de l'Enfant Roi prend toute sa plénitude en cette semaine d'épreuves douloureuses pour Jésus.
La Crèche, la Croix, peut de lettres diffèrent de ces deux mots… c'est le même anéantissement. Jetons-nous dans cet abîme d'Amour. Abîmons nous dans la contemplation extrême du don.
Puisse-je dire un jour "de ma faiblesse naîtra ma force".
Je te suis, humble ami, ton fidèle serviteur dans la foi au Christ mort pour nos péchés."

"Je ferai entrer ce tiers dans le feu ; je les épurerai comme on épure l'argent, je les éprouverai comme on éprouve l'or." Livre de Zacharie

"Il n'avait plus figure humaine et son apparence n'était plus celle d'un homme […] par ses blessures, nous sommes guéris" livre d’Isaïe – Anéantissement, vide, béance infinie… telles étaient les visions de Nicolas en cette veille de Pâques…

La résurrection est proche… le Christ a visité nos enfers, ses enfers… la peur se dissipe…
Quand donc nos yeux verront-il la lumière ? Son cœur encore enfoncé dans le mal étouffe… Thérèse d’Avila, pareil au Christ, lui parle de ces rencontres Place Royale… ces rencontres qui prenaient trop d'espace… Nicolas verse des larmes, son cœur déborde de repentance… son âme est triste, triste à mourir… oui, il est aux côtés du Christ, au mont des Oliviers… ses amis dorment, l'angoisse l'étreint… "Père, fais que cette coupe passe loin de moi."

Nicolas va et vient le long des grands pavés de l'église , son esprit s'égare… il ne voit plus rien… son âme s'obscurcit pourtant au fond, la lueur de l'espérance est là, secrète, discrète… sans éclat…

Ô néant, mon néant, d'où es-tu né ?

vendredi 15 février 2013

6 - Femme voici ton Fils... Fils, voici ta Mère


Mars 1658

On venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là à regarder.
Les chefs ricanaient en disant : "Il en a sauvé d'autres : qu'il se sauve lui-même,  s'il est la Messie de Dieu, l'Elu !" Les soldats aussi se moquaient de lui. S'approchant pour lui donner de la boisson vinaigrée, ils lui disaient : "Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même !" Une inscription était placée au-dessus de sa tête : "Celui-ci est le roi des Juifs."
L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : "N'es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même, et nous avec !" Mais l'autre lui fait de vifs reproches : "Tu n'as donc aucune crainte de Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c'est juste ; après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n'a rien fait de mal."
Et il disait : "Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne." Jésus lui répondit : "Amen, je te le déclare : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis." (Lc 23,35-43)

La pluie ne cessait de tomber depuis quelques jours et les routes humides rendaient difficile les déplacements. Cependant, Etienne avait affronté les intempéries pour venir jusqu'à Amiens. Voilà si longtemps qu'il n'avait pas vu son « père ». Il lui tardait de le voir et en même temps, l'appréhension gagnait son cœur.
Comment le trouverait-il ? ses dernières lettres n'étaient pas très gaies et s'étaient faites très rares, ce qui était contraire à ses habitudes.
Il le sentait. Nicolas avait besoin de lui, en frère du Christ, frère minime. Au début de sa vie religieuse, Etienne s'était beaucoup appuyé sur Nicolas et voilà que son bâton, son soutien humain s'effondrait… et lui, était toujours debout. Il avait senti cela comme un signe de l'Amour Divin…

Aux approches d'Amiens, le soleil semblait vouloir prendre le dessus…
Il pénétra dans l'enceinte du couvent des minimes, salua les frères et fit appeler Nicolas.

Près de l'escalier, faisant les cent pas, il implora le ciel de lui inspirer les paroles justes et aimantes pour ce frère qu'il affectionnait tant.

Nicolas descendit, il était méconnaissable. Le visage émacié par des luttes trop longues, par des nuits agitées, et des angoisses traversées. Ses yeux étaient si clairs que le ciel aurait pu s'y noyer… et au fond de ses yeux, l'indicible noirceur des ténèbres qui envahissent tout l'être…

- -          Allons dehors.

Le ciel faisait grâce quelques instants et les deux frères trouvèrent à s'asseoir près d'un arbre décharné… à l'abri des éventuelles gouttes de pluie.

-   -  Comment vas-tu Nicolas ?

  - Cher ami, ta vue me comble de joie, tu le sais… et pourtant, mon être n'est plus à la joie. Et, c'est pressé par le supérieur, et le père Emmanuel que j'ai accepté ta venue… il m'est si pénible que tu me vois comme cela… moi…

-   - Cesse de juger ceux qui te voient… c'est pour moi, une joie profonde et une douleur de compassion que j'éprouve en te voyant…

Après un long silence habité par quelques oiseaux risquant leur envol après la pluie…

--          Sais-tu Etienne, le prix de la terreur… et de l'angoisse ? Sais-tu la noirceur de l'abîme ?

--          Non Père, ma maigre expérience ne m'a pas fait encore passé par là… mais j'ose croire à tes yeux, à ta voix devenue si douce que tout cela est pénible.
-
--          Tu as raison… pénible n'est pas le mot ou alors il l'est trop… j'ai mis du temps avant de comprendre… avant d'imaginer lâcher prise sur ma Volonté propre. Tu le vois, et je ne peux te le cacher… mon âme est noire, si sombre qu'aucune âme n’oserait s'y aventurer… aucune… sauf la mienne qui a cru en l'Amour du Christ… folie ? depuis toujours je sais au plus intime de mon cœur que l'Amour du Christ est plus fort que tout… et au plus profond de mon néant, j'ose croire que de ce noir naîtra la lumière. Parfois le courage m'abandonne, le sens est perdu, tout est mort entre mes mains… il ne me reste plus que la minute présente où mes yeux s'épuisent en des larmes incessantes, où l'émotion m'étreint si fort que j'en défaille… Etienne, je me sens si impuissant face à moi-même…

- Comment pourrait-il en être autrement ?

- Voilà tant de jours que je n'étais pas sorti.
                           
Etienne restait muet de silence, de respect devant ce grand homme si petit, si faible, si pauvre face à lui-même. A ses côtés, il pouvait percevoir cette douleur infinie qui lui rongeait les entrailles et qui mettait à feu sa gorge.

-      -    Etienne, ce matin, nous lisions l'Evangile de Luc… tu le connais : la crucifixion… j'ai prêché souvent cet Evangile à Paris, devant la bourgeoisie… je croyais en ce que disais plus que tout… Je n'avais rien compris.
Ce matin, le Christ souffrant en gloire m'est apparu. Il avait figure d'ange, une voix si douce qu'elle endormirait un nouveau-né… là-haut, à la perpendiculaire de la terre, se dressait le Christ… homme décharné, défiguré… qui a soif… as-tu déjà eu très soif Etienne ? j'ai fait l'expérience de manquer d'eau… c'est terrifiant… abrutissant…
Et qu'offre-t-on au Sauveur, du vinaigre, l'amertume, l'acide que Lui seul peut transformer en breuvage d'amour. "Sauve-toi toi-même"… ce matin, s'est levé dans mon âme cette certitude infinie… l'abandon seul nous sauvera tel Jésus en croix. Il a abandonné son pouvoir, il a abandonné son amour-propre… il a abandonné sa vie… et avant même de ressusciter, il la promet au malfaiteur à ses côtés.

Nicolas éclata en sanglots violents et successifs… en criant vers le ciel "quand en sera-t-il de même pour moi ?"
Puis, se ressaisissant :

-        -  Rentrons… il est tard et j'ai trop parlé.

Etienne s'en retourna, très troublé par ce qu'il venait de vivre.
Le mystère des ténèbres et du mal était dans son cœur à lui aussi et il souffrait de compassion pour son ami, son frère en Christ.
La fraternité lui offrait d'être présent aux côtés de Nicolas… et du plus intime de son être, il rendait grâce à Dieu…
Il n'avait rien fait pour Nicolas sauf être là, présence discrète, présence humaine… once de divin dans l'humanité souffrante… Dieu seul donne le Salut, Jésus seul offre la consolation infinie…

"Ma compagne, c'est la ténèbre." Ps 87

M. Peillon et le petit Nicolas

« A l'école, la maîtresse était toute bizarre aujourd'hui. Elle nous attendait dans la classe en poussant des gros soupirs, alors que d'habitude elle est toute rigolote, et qu'elle pousse des gros soupirs que quand elle interroge Clotaire et que Clotaire est tout rouge.

Elle a dit : Bon ! Que comme M. Peillon, le ministre chargé de notre éducation, avait décidé de s'appuyer sur la jeunesse pour faire évoluer les mentalités, on allait faire un cours d'éducation sexuelle et que le premier qui rigole, il irait voir le Bouillon (le Bouillon c'est notre surveillant, c'est pas son vrai nom, il s'appelle M. Dubon, mais quand il vous gronde il vous dit : « Regardez-moi dans les yeux » et dans le bouillon, il y a des yeux ; ce sont les grands qui m'ont expliqué ça). Nous on n'avait pas du tout envie de rigoler parce que le Bouillon, c'est pas un rigolo.

La maîtresse nous a regardés et elle a dit que l'important dans la vie, c'était d'être tolérant. Nous on est drôlement tolérants alors on a tous fait oui et Agnan qui est le chouchou, et qui se met toujours devant, il a dit qu'il était encore plus tolérant que tout le monde puisque de toute façon il est le premier de la classe partout sauf en sport. Eudes, il lui a dit : « Fais pas le malin, mon petit pote, sinon tu vas voir comment je suis tolérant ». Et là, je crois que la maîtresse elle a compris que ce serait pas facile aujourd'hui.

Elle est allée au tableau, elle a attendu qu'on se taise, et elle a demandé avec un air très sérieux : « Bon. Alors. Si vous êtes une fille, levez la main ! » Toutes les filles ont levé la main, et aussi Clotaire, qui avait l'air embêté. Mais la maîtresse elle a dit comme ça : « Très bien Clotaire, c'est ton choix, si tu veux être une fille, c'est à toi de décider ». Là, Clotaire, il est devenu tout rouge et il a dit « Non, M'dame, c'est juste que je veux aller faire pipi ». « Bon, a dit la maîtresse, tu peux y aller ». « Vas pas chez les filles ! », a dit alors Eudes en rigolant. Mais la maîtresse a tapé sur son bureau et elle a dit que si Clotaire voulait aller dans les toilettes des filles, c'était son choix, et qu'il fallait par rigoler avec ça. Et que c'était la théorie du genre, et qu'il fallait que chacun choisisse, et elle nous a fait écrire sur nos cahiers : « Chacun est libre de choisir son genre ».

« N'empêche, a dit alors Rufus, moi j'ai un kiki, et je vais pas décider que je suis une fille. » La maîtresse a répondu que c'était de l'hétérosexisme, et qu'il fallait en finir avec l'hétérocratie, et que si ça continuait comme ça on finirait au bagne parce qu'on était tous homophobes. J'ai regardé Agnan, et j'ai vu que même lui il avait rien compris.

Ça devenait vraiment compliqué et j'aurais presque préféré faire de l'arithmétique. Elle a senti qu'on était un peu perdus, alors elle a essayé d'expliquer de manière pas pareille : « Vous avez un corps. c'est à vous de décider de. ». « Moi, j'ai un goûter, mais j'ai pas un corps !, il a dit Alceste. Mon corps, c'est moi ! » Faut que je vous dise, Alceste, c'est un copain, il aime bien manger, il mâche lentement un peu toute la journée, et ça lui donne sûrement le temps de bien réfléchir à la vie. Souvent quand il se bagarre, c'est moi qui lui tient ses croissants et après il m'en donne toujours un bout.


Bon, a dit la maîtresse, je continue. Nous on a trouvé ça bizarre, mais on a rien dit parce que des fois la maîtresse c'est comme si elle allait pleurer et nous on veut pas lui faire de peine. Elle s'est mise à faire un petit rond blanc sur le tableau tout noir en disant : « Ça, c'est un spermatozoïde ». Et elle m'a demandé d'expliquer ce que c'était. Ça tombait bien parce que Papa m'avait expliqué la semaine dernière le coup des petites graines que le papa donne à la maman. et après ça fait un bébé dans le ventre de la maman et paf !, le bébé sort. On lui fait des tas de câlins et on appelle Mémé pour la prévenir qu'elle est encore grand-mère.

« Merci Nicolas, a dit la maîtresse, je reprends la leçon. Bien sûr vous pensez tous qu'une famille c'est un papa, une maman et des enfants. Eh bien, il y a d'autres modèles, et ce serait drôlement rétrograde de pas l'accepter. Et si deux monsieurs s'aiment ou deux dames on voit pas ce qui les empêcherait de se marier et de faire ou d'adopter des bébés. »

« Ça tombe bien ! a dit Rufus. Moi j'aime bien Léanne et Chloé, alors je me marierai avec les deux en même temps puisqu'on s'aime. » Léanne a dit qu'elle était pas d'accord du tout, et Chloé a dit que de toute façon elle épouserait son papa, et que puisque deux monsieurs qui s'aiment pouvaient se marier, elle pourrait bien se marier avec son papa, parce qu'elle aimait très fort son papa. « Oui, a dit Rufus, mais il est déjà marié avec ta maman ! »

La maîtresse a dit que c'était pas le sujet et elle s'est remise à taper sur sa table, juste quand on commençait à drôlement bien s'amuser. Et elle a continué à expliquer : avec la technique on peut faire tout ce qu'on veut et tout ce qu'on pourra faire on le fera. On peut faire des PMA ou des GPA, et d'ailleurs louer son ventre ou louer ses bras à l'usine, c'est du pareil au même.
Et elle a expliqué qu'un monsieur peut donner une petite graine à deux dames, qui avec un docteur sauront bien se débrouiller pour faire un enfant. Ou bien deux monsieurs peuvent mélanger leurs petites graines et aller voir une dame pour qu'elle donne sa petite graine à elle, et on donne tout ça à une autre dame qui va faire le bébé dans son ventre et le revendre aux deux monsieurs.

Moi, a dit Rufus, j'ai vu un reportage à la télé, et on pourra bientôt faire des clones ! Puisque je m'aime, j'ai droit à mon clone ! Mais Agnan a dit que ce serait mieux de le cloner lui, parce qu'il était le premier de la classe et que M. Peillon préférait sûrement qu'on le clone lui et pas Rufus.

Ils allaient commencer à se battre quand Geoffroy a rangé ses affaires et pris son sac. « Où vas-tu ? », a demandé la maîtresse. « Je m'en vais, a dit Geoffroy. Puisqu'on peut choisir son genre, bah moi, je vais aussi choisir mon espèce. Je suis un pingouin. Et comme les pingouins vont pas à l'école, je rentre chez moi. » J'ai regardé Geoffroy, et je me suis dit que c'était vrai, il avait un peu une tête de pingouin et qu'après tout, c'était son choix. Mais Geoffroy, lui, il a regardé la maîtresse et il a compris que pingouin ou pas, il valait mieux revenir à sa place.

On allait chahuter, mais on s'est arrêté parce qu'au fond de la classe Juliette pleurait. Juliette on l'entend jamais, elle dit jamais rien. Et Juliette elle a dit que si c'était comme ça, elle allait se jeter sous un pont. Parce que déjà c'était pas facile de grandir surtout quand on a des parents séparés, que si en plus on faisait des enfants sans papa ou sans maman, alors c'était pas juste, c'était simplement moche, et que si tout le monde a le droit de s'aimer il faudrait pas oublier non plus qu'un enfant, ça a besoin d'un papa et d'une maman, et que c'est peut-être ça d'abord l'égalité des droits, et qu'on pourrait donner autant de papas qu'on voudrait à un enfant ça lui ferait jamais une maman.

Elle a dit tout ça d'un coup, et la maîtresse elle est restée longtemps la bouche ouverte et j'ai bien vu qu'elle avait très envie de pleurer. Mais elle a pas pleuré. Elle a pris Juliette dans ses bras, elle lui a fait un gros câlin comme Maman fait avec moi, en lui disant des choses gentilles dans l'oreille. Après, elle nous a regar¬dés. Et puis d'un coup, comme ça, elle a essuyé le tableau en disant que zut, tout ça c'était des bêtises et qu'on allait pas se laisser faire, et que si M. Peillon voulait faire cours à sa place, qu'il essaie un peu, mais qu'en attendant on allait faire de la grammaire. Non mais sans blague ! »


Auteur : Luc Tesson - paru dans Famille chrétienne n° 1830 du 9 au 15 février 2013