Mars 1658
Les chefs
ricanaient en disant : "Il en a sauvé d'autres : qu'il se sauve
lui-même, s'il est la Messie de Dieu, l'Elu
!" Les soldats aussi se moquaient de lui. S'approchant pour lui donner de
la boisson vinaigrée, ils lui disaient : "Si tu es le roi des Juifs,
sauve-toi toi-même !" Une inscription était placée au-dessus de sa tête :
"Celui-ci est le roi des Juifs."
L'un des
malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : "N'es-tu pas le Messie ?
Sauve-toi toi-même, et nous avec !" Mais l'autre lui fait de vifs
reproches : "Tu n'as donc aucune crainte de Dieu ! Tu es pourtant un
condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c'est juste ; après ce que nous avons
fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n'a rien fait de mal."
Et il disait :
"Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne."
Jésus lui répondit : "Amen, je te le déclare : aujourd'hui, avec moi, tu
seras dans le Paradis." (Lc 23,35-43)
La
pluie ne cessait de tomber depuis quelques jours et les routes humides
rendaient difficile les déplacements. Cependant, Etienne avait affronté les
intempéries pour venir jusqu'à Amiens. Voilà si longtemps qu'il n'avait pas vu
son « père ». Il lui tardait de le voir et en même temps,
l'appréhension gagnait son cœur.
Comment
le trouverait-il ? ses dernières lettres n'étaient pas très gaies et s'étaient
faites très rares, ce qui était contraire à ses habitudes.
Il
le sentait. Nicolas avait besoin de lui, en frère du Christ, frère minime. Au
début de sa vie religieuse, Etienne s'était beaucoup appuyé sur Nicolas et
voilà que son bâton, son soutien humain s'effondrait… et lui, était toujours
debout. Il avait senti cela comme un signe de l'Amour Divin…
Aux
approches d'Amiens, le soleil semblait vouloir prendre le dessus…
Il
pénétra dans l'enceinte du couvent des minimes, salua les frères et fit appeler
Nicolas.
Près
de l'escalier, faisant les cent pas, il implora le ciel de lui inspirer les
paroles justes et aimantes pour ce frère qu'il affectionnait tant.
Nicolas
descendit, il était méconnaissable. Le visage émacié par des luttes trop
longues, par des nuits agitées, et des angoisses traversées. Ses yeux étaient
si clairs que le ciel aurait pu s'y noyer… et au fond de ses yeux, l'indicible
noirceur des ténèbres qui envahissent tout l'être…
- -
Allons
dehors.
Le
ciel faisait grâce quelques instants et les deux frères trouvèrent à s'asseoir
près d'un arbre décharné… à l'abri des éventuelles gouttes de pluie.
- - Comment
vas-tu Nicolas ?
- Cher
ami, ta vue me comble de joie, tu le sais… et pourtant, mon être n'est plus à la joie. Et , c'est pressé
par le supérieur, et le père Emmanuel que j'ai accepté ta venue… il m'est si
pénible que tu me vois comme cela… moi…
- - Cesse
de juger ceux qui te voient… c'est pour moi, une joie profonde et une douleur
de compassion que j'éprouve en te voyant…
Après
un long silence habité par quelques oiseaux risquant leur envol après la pluie…
--
Sais-tu
Etienne, le prix de la terreur… et de l'angoisse ? Sais-tu la noirceur de
l'abîme ?
--
Non
Père, ma maigre expérience ne m'a pas fait encore passé par là… mais j'ose
croire à tes yeux, à ta voix devenue si douce que tout cela est pénible.
-
--
Tu
as raison… pénible n'est pas le mot ou alors il l'est trop… j'ai mis du temps
avant de comprendre… avant d'imaginer lâcher prise sur ma Volonté propre. Tu le
vois, et je ne peux te le cacher… mon âme est noire, si sombre qu'aucune âme n’oserait
s'y aventurer… aucune… sauf la mienne qui a cru en l'Amour du Christ… folie ?
depuis toujours je sais au plus intime de mon cœur que l'Amour du Christ est
plus fort que tout… et au plus profond de mon néant, j'ose croire que de ce
noir naîtra la lumière. Parfois le courage m'abandonne, le sens est perdu, tout
est mort entre mes mains… il ne me reste plus que la minute présente où mes
yeux s'épuisent en des larmes incessantes, où l'émotion m'étreint si fort que
j'en défaille… Etienne, je me sens si impuissant face à moi-même…
- Comment pourrait-il en être
autrement ?
- Voilà
tant de jours que je n'étais pas sorti.
Etienne
restait muet de silence, de respect devant ce grand homme si petit, si faible,
si pauvre face à lui-même. A ses côtés, il pouvait percevoir cette douleur
infinie qui lui rongeait les entrailles et qui mettait à feu sa gorge.
- - Etienne,
ce matin, nous lisions l'Evangile de Luc… tu le connais : la crucifixion… j'ai
prêché souvent cet Evangile à Paris, devant la bourgeoisie… je croyais en ce
que disais plus que tout… Je n'avais rien compris.
Ce
matin, le Christ souffrant en gloire m'est apparu. Il avait figure d'ange, une
voix si douce qu'elle endormirait un nouveau-né… là-haut, à la perpendiculaire
de la terre, se dressait le Christ… homme décharné, défiguré… qui a soif… as-tu
déjà eu très soif Etienne ? j'ai fait l'expérience de manquer d'eau… c'est
terrifiant… abrutissant…
Et
qu'offre-t-on au Sauveur, du vinaigre, l'amertume, l'acide que Lui seul peut
transformer en breuvage d'amour. "Sauve-toi toi-même"… ce matin,
s'est levé dans mon âme cette certitude infinie… l'abandon seul nous sauvera
tel Jésus en croix. Il a abandonné son pouvoir, il a abandonné son
amour-propre… il a abandonné sa vie… et avant même de ressusciter, il la promet
au malfaiteur à ses côtés.
Nicolas éclata en sanglots
violents et successifs… en criant vers le ciel "quand en sera-t-il de même
pour moi ?"
Puis, se ressaisissant :
- - Rentrons…
il est tard et j'ai trop parlé.
Etienne
s'en retourna, très troublé par ce qu'il venait de vivre.
Le
mystère des ténèbres et du mal était dans son cœur à lui aussi et il souffrait
de compassion pour son ami, son frère en Christ.
La
fraternité lui offrait d'être présent aux côtés de Nicolas… et du plus intime
de son être, il rendait grâce à Dieu…
Il
n'avait rien fait pour Nicolas sauf être là, présence discrète, présence
humaine… once de divin dans l'humanité souffrante… Dieu seul donne le Salut,
Jésus seul offre la consolation infinie…
"Ma
compagne, c'est la ténèbre." Ps 87

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