Septembre 1658 – Amiens
Après
des mois de luttes incessantes… Deux ans bientôt que Nicolas est à Amiens par
obéissance à son supérieur… les jours se suivent, extérieurement se ressemblent
avec effroi… et pourtant… dans le cœur de Nicolas, la lueur d'une crèche… d'un
affaiblissement transcendé prend de plus en plus de place…
Son
supérieur l'a autorisé depuis peu à reprendre ses veilles… moyennant quoi le
repos doit toujours perdurer.
Nicolas
est affaibli, amaigri, son corps est marqué par l'épreuve et pourtant, dans ses
yeux, l'ineffable a surgi.
Les
traits de son visage se sont détendus… l'infatigable Etienne est venu lui
rendre quelques visites…
L'amitié
est cette chose qui traverse les montagnes, les flots, et demeure
indestructible, telles ces grandes cathédrales bâties à flanc de colline.
Les
pas des chevaux résonnent en cet après-midi, de sa fenêtre, à son pupitre, Nicolas
songe, rêve presque… la plume en main… il écrit… par maintes fois, il replonge
dans l'encrier sa plume… c'est trop important… c'est trop vrai… comment écrire
cela ?
"Cher
Ami de Dieu en qui ma confiance demeure éternellement,
Ta
dernière visite fut pour moi l'éblouissement de la présence divine…
T'avoir
à mes côtés à été un soulagement et un repos agréable. Après ta visite mes yeux
se sont remis à pleurer, comment arrêter ce déluge continuel où je crois me
perdre dans des abîmes de douleur.
Mes
méditations de ces derniers jours m'ont porté vers la Seine … notre belle et
vieille Seine aux remous profonds. Vois-tu, je me disais, cette eau qui
toujours coule, d'où vient-elle ? et d'où vient la pureté qu'elle transporte
parfois… l'instant d'après elle est boueuse… mais la pureté revient. Tel ne
serait pas le don de Dieu ? indicible, imprenable, insaisissable et pourtant,
intarissable, inlassable… Dieu, celui qui ne se lasse pas de donner, d'aimer,
de chérir ses enfants. La gratuité et l'abandon de cette eau qui coule ne
serait-il pas le secret de la vie spirituelle ?
Cela
pourrait répondre en partie à la question que tu me posais concernant ta
conscience ces derniers temps.
Mes
yeux ne cessent de se tourner vers l'enfant… celui qui ne parle pas…
Etienne,
je L'ai désiré… de mon cœur, de tout mon cœur, je L'ai approché, comme de loin…
Il me semblait là, réel, présent… et j'ai cru me fondre en Lui… ce n'était que
leurre, je m'étais fondu en relations diverses et humaines, profondément
humaines, bassement humaines…. Ô non, je ne renie pas la profondeur et la
valeur de l'amitié, la tienne me comble de bonheur, tant que je la remets en
Dieu et que je te laisse libre… et que tu laisses libre mon cœur de toute
entrave.
Aujourd'hui,
après être passé par des affres de douleurs, de blasphèmes envers notre
Sauveur, je ne puis que m'effacer devant le grand Mystère du Sans-Parole… du
Sans-Geste… du Sans-Pouvoir… si proche de nous, si proche des petits, des
pauvres.
Le
Christ nous enseigne cet amour gratuit, cet abandon à sa Providence Divine…
Je
n'étais pas fait pour être parmi les grands, il ne faut pas chercher de cerises
sur un prunier… il en était de même pour moi.
J'ai
lu hier la missive du supérieur, je suis envoyé à Rouen…. Pour moi, c'est comme
le printemps, comme l'avant bourgeonnement des feuilles en moi…
Mon
cœur est ravagé, buriné… mon âme est perforée de toute part et je sais que la
grâce y passera pour les autres, pour moi.
Etienne,
mon ami, ne te lasse pas de t'abîmer dans la contemplation du Très Faible qui
te sauve jour après jour…
L'abandon
nous fera faire de grandes choses, en mon être s'est levé un soleil terne dans
les ténèbres…
Oui
Etienne, le Seigneur nous appelle à de grandes choses, je vais à Rouen, dans la
certitude qu'Il m'attend là-bas. Nous ne sommes rien ici-bas, juste le pinceau
dans la main du Peintre céleste. A nous d'être maniables pour Sa plus grande
gloire.
Je
suis, cher Etienne, ton dévoué et persévérant frère dans la prière et le
jeûne."
Le
soleil commence à poindre et l'hirondelle s'est levée dans l'obscurité…
La
vie, plus forte que la mort…
A
jamais sur le visage du Père Barré sera marqué son éternel passage à Amiens…
mais plus encore, son éternel passage dans la nuit de la foi… dans la nuit
opaque d'une foi qui se purifie, qui s'identifie… qui change…
L'hirondelle
chante… le printemps arrivera… oui, il l'espère ce printemps Nicolas… à la
place du cœur, un coquelicot vermillon en adéquation au cœur de son Sauveur. Le
sang du Christ passe dans ses veines…
Quatre
pétales d'un rouge éclatant… lentement, très lentement, ce n'est alors plus le
rouge de la honte.. mais le rouge du don…
Donner…
recevoir…
Ewig…* (éternellement)


