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mercredi 3 avril 2013

10 - Nuit …


Juillet 1658


Depuis quelques jours, il était plus que difficile de sortir. Les pluies diluviennes d'été s'abattaient lourdement contre les vitres du couvent.
Tout cela laissait Nicolas plus que songeur… les vertus du soleil lui étaient bénéfiques et il avait recommencé à sortir et à travailler.
Cela lui était toujours un peu pénible et délicat… si seulement la joie profonde et bienheureuse demeurait en lui… à jamais…
La joie… il y avait souvent pensé… il l'avait surtout beaucoup espérée durant ces longs mois de traversée à Amiens… tel le peuple Hébreux, il s'était aventuré dans sa traversée des ténèbres avec l'espoir de la terre promise.
Plusieurs fois il avait eu le choix de la retraite… plusieurs fois, il s'était découragé profondément, il était profondément perdu. Etre perdu, se sentir seul au fond de sa nuit sans lune, rien que le néant et abaissement du Très-Haut dans son extrême don aux hommes.
Il se sentait vieilli, où chaque jour comptait pour deux… toujours présente, la Passion du Christ dans son mystère de douleur obsédait ses pensées et étaient pour lui un réconfort de liberté. Son carnet de route était griffonné de notes prises à ces lectures.

"Il commença a ressentir tristesse et angoisse. Il leur dit alors, mon âme est triste à mourir. Demeurez et veillez avec moi." Il s'écarta un peu et tomba face contre terre en faisant cette prière : "Mon Père s'il est possible que cette coupe passe loin de moi".

La Volonté du Seigneur… tenir bon, sans détour, sans lâcher. Affronter l'adversaire… l’Ecriture pénétrait en lui comme un baume léger… les béatitudes habitaient son cœur tel la clef d’un bonheur espéré.

Etienne était toujours aussi présent. Nicolas, dans sa quête obstinée de Vérité et de Lumière s’attardait tard le soir, plume en main, pour transmettre quelques mots à son ami.

« Cher ami en Christ, grâce et paix te soient accordées,
La nuit est tombée sur Amiens et la pluie rafraîchit nettement ces nuits d’été.
Ces derniers jours ont été pour moi usant de vérité. Je suis vidé de moi-même… la nuit est pour moi source d’angoisse profonde où chaque fois, il nous faut passer au travers de la mort. Oui, la nuit est toujours ce passage de la lente agonie du Christ où je suis son frère le plus proche au jardin de Gethsémani. Ne t’alarme pas sur mes propos sombres cependant, telle est ma réalité la plus concrète. J’espérais être sorti de la nuit des nuits et un autre pan de vérité s’illumine. Je suis comme en réveil d’un sommeil trop long, trop lourd et dans cette salle de réveil, nul autre que le Christ ne peut m’accompagner… une main tendue, une oreille attentive s’aventure parfois jusqu’à moi. Je suis encore endolori et des spasmes d’impuissances, de honte, de culpabilité, de remords me rongent encore parfois. Il me faut demeurer dans la confiance, l’inébranlable confiance, l’indestructible confiance. Il me faut retrouver le Christ. Ce même Seigneur qui chaque matin me pose cette question déroutante ? « Pour toi qui suis-je ? » J’ai grande peine à lui répondre. Je ne peux répondre que par la négation… oui, Seigneur, je ne sais pas qui Tu es, mais je sais ce que Tu n’es pas. Tu ne prévois pas pour moi de me détruire, de me laisser m’annihiler par de vaines rencontres et de me perdre dans un tourbillon sans fin ; Tu ne veux plus me voir souffrir comme je souffre ; Tu n’es pas l’image d’un Dieu perverti qu’il m’avait été forcé d’admettre… Tu es le Dieu de mes côtés, le Dieu de ma souffrance, le Dieu de ma route…
Etienne, sache garder cette ligne de liberté en toi, garde toi d’un amour trop pressant et trop insistant. L’amour dans la confiance, l’amour dans la filiation, dans l’abandon ne doit jamais être corrompu, ligoté… il doit être souple et amener l’autre à l’amour en Vérité. Tu me parlais d’un de tes dirigés. Garde toi de conseils trop vifs, pénètre ses sentiments d’une juste compassion et d’une miséricorde infinie, à l’image de Dieu. Soit dans ta relation paternelle à tes dirigés comme dans ta divine relation filiale avec le Père. Supporterais-tu ce Père te violentant ? de la divine douceur, de la divine protection naîtra l’être profond et la quintessence de l’humanité.
Ce que je te livre n’est rien moins que ma pauvre et misérable expérience.
Tu me parlais dans ta dernière lettre de mes journées… elles ne sont que longue attente de leur passage. Le goût a déserté mon âme et rien ne me pèse plus que vivre. Vivre pour un autre, se lever pour un autre et croire que chaque jour apportera son nécessaire de luminosité, de « clair ». Au fond de ma nuit des nuits, il me faut beaucoup de force pour lutter dans cette descente dans l’abîme et ne pas me laisser engloutir par ce flot du désespoir. Là où a eu lieu le pire du malheur, là était le lieu de la plus grande des beautés et je crois parfois dormir encore en espérant me réveiller dans toute ma vigueur et reprenant mes services au sein de l’Ordre. Malheureusement, ce ne sont que vains espoirs et quand mes yeux s’ouvrent, mon être consumé est toujours présent et obscurcit ma vue. O comme j’aimerais être consumé d’amour plutôt que de détresse et d’angoisse. Nul ne choisit sa croix et sa souffrance et j’ai parfois l’impression que ce joug ne m’est pas adapté, que le Seigneur s’est trompé de personne… Je suis invité au lâcher prise et à l’abandon… mes expériences d’anéantissements de ces derniers mois devraient m’aider ? j’ai l’impression que tout s’est vidé… je ne puis plus tenir et mon corps sans sommeil lutte pour sa survie, pour essayer de mener une vie normale alors que tout mon être crie son appel au secours et sa demande de repos.
Cher Etienne, ma prière va vers toi comme la tienne m’accompagne. Je me sais très présent à ton cœur et cela me rassure, m’encourage et me met en confiance. Garde ta route dans la foi et l’assurance que le Christ t’accompagne, n’omet pas l’oraison malgré tes différents travaux, respecte ta santé et ton corps…
Je te suis, Etienne, bien indigne et misérable ami en Christ,
In christo,
Nicolas. »

La plume posée, les yeux de Nicolas errent en contemplation de la flamme d’une bougie posée sur le coin de son bureau. Jamais il ne s’était senti si mal, si mal à l’aise dans cet entre deux pénible. La mort obscurcissait son âme et il ne pouvait en décoller. Tel un sol glaiseux et sombre, son âme errait dans les décombre d’elle-même à la recherche d’un sens, d’une compréhension, d’une porte de sortie.
L’air natal lui faisait du bien et il se rappelait parfois les bons moments de l’enfance. Les visites de Louise lui réchauffaient le cœur et lui étaient profitables. Avec elle, il pouvait parler de tout et elle était en grande recherche de Salut et de Sainteté.

Nuit, ténèbres et nuées l’entourent ; d’où le secours vient-il ?
Perdu, dans une nuit sans lune, le minime s’allonge sur sa couche pour une nuit sans sommeil.
Lassitude, abandon, accepter sans résignation… aimer sa finitude jusqu’à la confier à son Seigneur.


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