Juillet 1658
Depuis
quelques jours, il était plus que difficile de sortir. Les pluies diluviennes
d'été s'abattaient lourdement contre les vitres du couvent.
Tout
cela laissait Nicolas plus que songeur… les vertus du soleil lui étaient
bénéfiques et il avait recommencé à sortir et à travailler.
Cela
lui était toujours un peu pénible et délicat… si seulement la joie profonde et
bienheureuse demeurait en lui… à jamais…
La
joie… il y avait souvent pensé… il l'avait surtout beaucoup espérée durant ces
longs mois de traversée à Amiens… tel le peuple Hébreux, il s'était aventuré
dans sa traversée des ténèbres avec l'espoir de la terre promise.
Plusieurs
fois il avait eu le choix de la retraite… plusieurs fois, il s'était découragé
profondément, il était profondément perdu. Etre perdu, se sentir seul au fond
de sa nuit sans lune, rien que le néant et abaissement du Très-Haut dans son
extrême don aux hommes.
Il
se sentait vieilli, où chaque jour comptait pour deux… toujours présente, la Passion du Christ dans son
mystère de douleur obsédait ses pensées et étaient pour lui un réconfort de
liberté. Son carnet de route était griffonné de notes prises à ces lectures.
"Il commença a ressentir tristesse et
angoisse. Il leur dit alors, mon âme est triste à mourir. Demeurez et veillez
avec moi." Il s'écarta un peu et tomba face contre terre en faisant cette
prière : "Mon Père s'il est possible que cette coupe passe loin de
moi".
Etienne était toujours aussi
présent. Nicolas, dans sa quête obstinée de Vérité et de Lumière s’attardait
tard le soir, plume en main, pour transmettre quelques mots à son ami.
« Cher ami en Christ,
grâce et paix te soient accordées,
La nuit est tombée sur
Amiens et la pluie rafraîchit nettement ces nuits d’été.
Ces derniers jours ont été
pour moi usant de vérité. Je suis vidé de moi-même… la nuit est pour moi source
d’angoisse profonde où chaque fois, il nous faut passer au travers de la mort. Oui , la nuit est
toujours ce passage de la lente agonie du Christ où je suis son frère le plus
proche au jardin de Gethsémani. Ne t’alarme pas sur mes propos sombres
cependant, telle est ma réalité la plus concrète. J’espérais être sorti de la
nuit des nuits et un autre pan de vérité s’illumine. Je suis comme en réveil
d’un sommeil trop long, trop lourd et dans cette salle de réveil, nul autre que
le Christ ne peut m’accompagner… une main tendue, une oreille attentive
s’aventure parfois jusqu’à moi. Je suis encore endolori et des spasmes
d’impuissances, de honte, de culpabilité, de remords me rongent encore parfois.
Il me faut demeurer dans la confiance, l’inébranlable confiance,
l’indestructible confiance. Il me faut retrouver le Christ. Ce même Seigneur
qui chaque matin me pose cette question déroutante ? « Pour toi qui
suis-je ? » J’ai grande peine à lui répondre. Je ne peux répondre que
par la négation… oui, Seigneur, je ne sais pas qui Tu es, mais je sais ce que
Tu n’es pas. Tu ne prévois pas pour moi de me détruire, de me laisser
m’annihiler par de vaines rencontres et de me perdre dans un tourbillon sans
fin ; Tu ne veux plus me voir souffrir comme je souffre ; Tu n’es pas
l’image d’un Dieu perverti qu’il m’avait été forcé d’admettre… Tu es le Dieu de
mes côtés, le Dieu de ma souffrance, le Dieu de ma route…
Etienne, sache garder cette
ligne de liberté en toi, garde toi d’un amour trop pressant et trop insistant.
L’amour dans la confiance, l’amour dans la filiation, dans l’abandon ne doit
jamais être corrompu, ligoté… il doit être souple et amener l’autre à l’amour
en Vérité. Tu me parlais d’un de tes dirigés. Garde toi de conseils trop vifs,
pénètre ses sentiments d’une juste compassion et d’une miséricorde infinie, à
l’image de Dieu. Soit dans ta relation paternelle à tes dirigés comme dans ta
divine relation filiale avec le Père. Supporterais-tu ce Père te violentant ?
de la divine douceur, de la divine protection naîtra l’être profond et la
quintessence de l’humanité.
Ce que je te livre n’est
rien moins que ma pauvre et misérable expérience.
Tu me parlais dans ta
dernière lettre de mes journées… elles ne sont que longue attente de leur
passage. Le goût a déserté mon âme et rien ne me pèse plus que vivre. Vivre
pour un autre, se lever pour un autre et croire que chaque jour apportera son
nécessaire de luminosité, de « clair ». Au fond de ma nuit des nuits,
il me faut beaucoup de force pour lutter dans cette descente dans l’abîme et ne
pas me laisser engloutir par ce flot du désespoir. Là où a eu lieu le pire du
malheur, là était le lieu de la plus grande des beautés et je crois parfois
dormir encore en espérant me réveiller dans toute ma vigueur et reprenant mes
services au sein de l’Ordre. Malheureusement, ce ne sont que vains espoirs et
quand mes yeux s’ouvrent, mon être consumé est toujours présent et obscurcit ma
vue. O comme j’aimerais être consumé d’amour plutôt que de détresse et
d’angoisse. Nul ne choisit sa croix et sa souffrance et j’ai parfois
l’impression que ce joug ne m’est pas adapté, que le Seigneur s’est trompé de
personne… Je suis invité au lâcher prise et à l’abandon… mes expériences
d’anéantissements de ces derniers mois devraient m’aider ? j’ai
l’impression que tout s’est vidé… je ne puis plus tenir et mon corps sans
sommeil lutte pour sa survie, pour essayer de mener une vie normale alors que
tout mon être crie son appel au secours et sa demande de repos.
Cher Etienne, ma prière va
vers toi comme la tienne m’accompagne. Je me sais très présent à ton cœur et
cela me rassure, m’encourage et me met en confiance. Garde ta route dans la foi
et l’assurance que le Christ t’accompagne, n’omet pas l’oraison malgré tes
différents travaux, respecte ta santé et ton corps…
Je te suis, Etienne, bien
indigne et misérable ami en Christ,
In christo,
Nicolas. »
La plume posée, les yeux de
Nicolas errent en contemplation de la flamme d’une bougie posée sur le coin de
son bureau. Jamais il ne s’était senti si mal, si mal à l’aise dans cet entre
deux pénible. La mort obscurcissait son âme et il ne pouvait en décoller. Tel
un sol glaiseux et sombre, son âme errait dans les décombre d’elle-même à la
recherche d’un sens, d’une compréhension, d’une porte de sortie.
L’air natal lui faisait du
bien et il se rappelait parfois les bons moments de l’enfance. Les visites de
Louise lui réchauffaient le cœur et lui étaient profitables. Avec elle, il
pouvait parler de tout et elle était en grande recherche de Salut et de
Sainteté.
Nuit, ténèbres et nuées
l’entourent ; d’où le secours vient-il ?
Perdu, dans une nuit sans
lune, le minime s’allonge sur sa couche pour une nuit sans sommeil.
Lassitude, abandon, accepter
sans résignation… aimer sa finitude jusqu’à la confier à son Seigneur.
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