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mercredi 3 avril 2013

11 - Une hirondelle a chanté… le rouge l'emportera…



Septembre 1658 – Amiens


Après des mois de luttes incessantes… Deux ans bientôt que Nicolas est à Amiens par obéissance à son supérieur… les jours se suivent, extérieurement se ressemblent avec effroi… et pourtant… dans le cœur de Nicolas, la lueur d'une crèche… d'un affaiblissement transcendé prend de plus en plus de place…
Son supérieur l'a autorisé depuis peu à reprendre ses veilles… moyennant quoi le repos doit toujours perdurer.
Nicolas est affaibli, amaigri, son corps est marqué par l'épreuve et pourtant, dans ses yeux, l'ineffable a surgi.
Les traits de son visage se sont détendus… l'infatigable Etienne est venu lui rendre quelques visites…
L'amitié est cette chose qui traverse les montagnes, les flots, et demeure indestructible, telles ces grandes cathédrales bâties à flanc de colline.
Les pas des chevaux résonnent en cet après-midi, de sa fenêtre, à son pupitre, Nicolas songe, rêve presque… la plume en main… il écrit… par maintes fois, il replonge dans l'encrier sa plume… c'est trop important… c'est trop vrai… comment écrire cela ?

"Cher Ami de Dieu en qui ma confiance demeure éternellement,
Ta dernière visite fut pour moi l'éblouissement de la présence divine…
T'avoir à mes côtés à été un soulagement et un repos agréable. Après ta visite mes yeux se sont remis à pleurer, comment arrêter ce déluge continuel où je crois me perdre dans des abîmes de douleur.
Mes méditations de ces derniers jours m'ont porté vers la Seine… notre belle et vieille Seine aux remous profonds. Vois-tu, je me disais, cette eau qui toujours coule, d'où vient-elle ? et d'où vient la pureté qu'elle transporte parfois… l'instant d'après elle est boueuse… mais la pureté revient. Tel ne serait pas le don de Dieu ? indicible, imprenable, insaisissable et pourtant, intarissable, inlassable… Dieu, celui qui ne se lasse pas de donner, d'aimer, de chérir ses enfants. La gratuité et l'abandon de cette eau qui coule ne serait-il pas le secret de la vie spirituelle ?
Cela pourrait répondre en partie à la question que tu me posais concernant ta conscience ces derniers temps.
Mes yeux ne cessent de se tourner vers l'enfant… celui qui ne parle pas…
Etienne, je L'ai désiré… de mon cœur, de tout mon cœur, je L'ai approché, comme de loin… Il me semblait là, réel, présent… et j'ai cru me fondre en Lui… ce n'était que leurre, je m'étais fondu en relations diverses et humaines, profondément humaines, bassement humaines…. Ô non, je ne renie pas la profondeur et la valeur de l'amitié, la tienne me comble de bonheur, tant que je la remets en Dieu et que je te laisse libre… et que tu laisses libre mon cœur de toute entrave.
Aujourd'hui, après être passé par des affres de douleurs, de blasphèmes envers notre Sauveur, je ne puis que m'effacer devant le grand Mystère du Sans-Parole… du Sans-Geste… du Sans-Pouvoir… si proche de nous, si proche des petits, des pauvres.
Le Christ nous enseigne cet amour gratuit, cet abandon à sa Providence Divine…
Je n'étais pas fait pour être parmi les grands, il ne faut pas chercher de cerises sur un prunier… il en était de même pour moi.
J'ai lu hier la missive du supérieur, je suis envoyé à Rouen…. Pour moi, c'est comme le printemps, comme l'avant bourgeonnement des feuilles en moi…
Mon cœur est ravagé, buriné… mon âme est perforée de toute part et je sais que la grâce y passera pour les autres, pour moi.
Etienne, mon ami, ne te lasse pas de t'abîmer dans la contemplation du Très Faible qui te sauve jour après jour…
L'abandon nous fera faire de grandes choses, en mon être s'est levé un soleil terne dans les ténèbres…
Oui Etienne, le Seigneur nous appelle à de grandes choses, je vais à Rouen, dans la certitude qu'Il m'attend là-bas. Nous ne sommes rien ici-bas, juste le pinceau dans la main du Peintre céleste. A nous d'être maniables pour Sa plus grande gloire.
Je suis, cher Etienne, ton dévoué et persévérant frère dans la prière et le jeûne."

Le soleil commence à poindre et l'hirondelle s'est levée dans l'obscurité…
La vie, plus forte que la mort…

A jamais sur le visage du Père Barré sera marqué son éternel passage à Amiens… mais plus encore, son éternel passage dans la nuit de la foi… dans la nuit opaque d'une foi qui se purifie, qui s'identifie… qui change…
La Vérité fera naître la lumière… et les ténèbres ne peuvent plus l'atteindre.

L'hirondelle chante… le printemps arrivera… oui, il l'espère ce printemps Nicolas… à la place du cœur, un coquelicot vermillon en adéquation au cœur de son Sauveur. Le sang du Christ passe dans ses veines…
Quatre pétales d'un rouge éclatant… lentement, très lentement, ce n'est alors plus le rouge de la honte.. mais le rouge du don…

Donner… recevoir…

Ewig…* (éternellement)

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