Juin 1658
"Ô Jésus ! Ô Amour !
Cher ami en Christ, en qui j'ai
mis ma confiance,
Je ne peux recevoir de lettre
de toi sans me sentir transporté en une joie indicible… Quel bonheur de
recevoir quelques nouvelles de tes prédications et bonheurs.
"Debout, il est temps
de sortir de votre sommeil"… pour
moi, il n'est rien de très nouveau. Je me suis senti dans un profond
délaissement, ma vie étant au bord de l'abîme. Dans mon enfer, Le Christ me
rejoint, crucifié glorieux ayant bravé la mort… mais ma dernière missive était
très éloquente à ce sujet. J'ai pu a nouveau prêcher cette semaine. Quel
bonheur !
L'évangile était celui du
pauvre Lazare et du riche… cela a été pour moi un éclaircissement sur ce qui se
passe en moi. Sur ce dédoublement face à une Vérité nouvelle qui m'abrutie. En
nous, le pauvre et le riche… les plaies du pauvres léchées par le mal… mes
propres souffrances léchées par la culpabilité grandissante et mortifère… Oh
Etienne, cher Père et Frère, comme ta prière et celle des autres m'est précieuse…
La traversée de l'abîme est aride et raide.
J'aspire à une toujours plus et
grande dilection et en suis profondément incapable… je tourne en rond comme un
petit animal enfermé, enragé, énervé… parfois les angoisses me prennent
tellement les entrailles que je me réveille la nuit en nage…
J'évacue ce qui en moi s'était
trouvé déréglé : mes ascèses, mes rencontres, mes attachements désordonnés. Mon
corps prisonnier de ces tourments pendant de si longues années souffre et
m'oblige à rester parfois des heures allongé sans rien faire.
Sortir du mensonge est toute
une entreprise et elle est risquée. A chaque pas, je risque la chute mortelle,
la rencontre avec le démon.
Oui, l'Adversaire est là, qui
rode "tel un lion qui rugit et qui va et vient à la recherche de sa
proie"… comme le dit St Jacques, "Résistez lui avec la force de la
foi". Ma foi ? si tu savais mon pauvre Etienne, j'ai parfois l'impression
très nette de l'avoir égarée, perdue… de m'être perdu dans les méandres de mon
abîme, dans une ineffable douleur.
L'autre point que je voulais
souligner avec toi est la
culpabilité. Dans ta dernière lettre, tu m'en parlais et
j'aimerai te faire part de quelques réflexions à ce propos.
La culpabilité ne naît pas
orpheline, elle naît d'un autre, d'une relation. On ne peut être coupable seul.
Si la culpabilité naît, c'est qu'un autre nous a rendu coupable.
Je te mets en garde cher frère
de ne pas tomber dans la fausse culpabilité, celle où je me suis enfermé
pendant de si longs mois où j'ai presque déifié cette fausse culpabilité car
elle me prenait tout entier et me dévorait l'Esprit et le corps jusqu'à ce jour
où l'on m'a envoyé ici.
Nous sommes tous un peu
coupable du mal que nous avons reçu, inconsciemment ou consciemment et la
souffrance est grande. Mais comme elle est encore plus grande la souffrance
quand le mal subit est déguisé en mal commis alors que ton être profond cri au
mal ? comme le mensonge peut te détruire si tu nies le mal qui t'a été fait,
qui t'a enfermé, violenté, brisé, anéanti.
Oui, je le suis moi-même et il
m'est si difficile d'avancer sans reculer, sans tomber…
Où est-il ce Seigneur de gloire
qui nous promet le bonheur ? où est-il celui qui nous appelle si fort ? où
est-il cet enfant sans parole qui me comble ?
Aujourd'hui, je ne sais… je ne
sais où lever les yeux… je ne sais vers quel but tendre mes ascèses… la
contrition envahit mon cœur comme un glaive à deux tranchants, brisant les
illusions, et déchirant les miroirs.
Le mal est vaincu, la Vie apparaît dans sa douleur.
J'ai atteint ce seuil de douleur où nul ne revient indemne, où il est transformé
par une force ineffable.
Le Seigneur flagelle ceux qui
s'approchent de Lui… je sais, je sens que je suis proche et le Seigneur me
murmure dans son abaissement, la clé de son Mystère.
St Augustin voyant un enfant
vider la mer avec un coquillage compris qu'il ne pourrait rien expliquer du
Mystère de Dieu, tout comme cette enfant ne viderait jamais la mer… mais qu'il
persévérait. Le Mystère qui m'envahit est tel. Je ne comprends plus, la Vérité est faite, la
lumière est donnée, la Parole
m'a été accordée… et pourtant, la joie, la vraie Joie, l'indicible Joie du
Très-Haut n'est pas là. Je ne peux m'empêcher de crier vers le Seigneur ma soif
d'absolu.
Décentrons-nous, nous aussi
dans la kénose la plus parfaite et la plus grande, dans son indicible douceur.
Laissons-nous modeler, travailler, buriner par le Peintre parfait qui fera par
ses dociles instruments des œuvres merveilleuses. Telles sont les clefs de la
foi, les clefs de la joie.
Je te suis cher ami, humble et
fervent dans le Christ Jésus."

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